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Photo par John Foley / Opale avec l'aimable autorisation de Marie Darrieussecq |
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(propositions de titres) – À quoi tu penses? Une fois le texte lu, il est possible de restaurer une continuité narrative à ce roman fragmenté : une femme est “recrutée” pour pénétrer le cerveau des autres, elle s'appelle Anne. Elle va livrer pendant vingt-quatre heures le contenu cérébral des différents membres de sa famille, nous, lecteurs, allons suivre les mouvements rapides et désordonnés de leurs pensées, mémoire, fantasmes, ressentiments, espoirs confondus et ça pourrait se résumer à une histoire de famille puisque au fond, on finit par la connaître cette famille, la mère, son premier mari qui vit à Gibraltar, John, son compagnon actuel, Momo, ses trois filles, Jeanne, Anne et Nore et Pierre, le petit frère mort noyé, et le mari de Jeanne, les amoureux de Nore, on finit par les connaître ; et pourtant, ce n'est pas seulement une histoire de famille, il y manquerait des liens, des rencontres, des événements concrets ; les transmissions n'y sont plus généalogiques, mais ondulatoires, télépathiques. Tout arrive dans le flux alterné d'une circulation qui fait aller d'un cerveau à un autre, d'une conscience, d'une mémoire à une autre, dans un univers où le cerveau global n'est plus une vaine expression, où certains s'emploient à l'expérimenter, sinon à le réaliser. « Puisqu'à la surface du monde et vraisemblablement au-delà, il n'existe qu'une seule conscience, flottante, inchangée, mais fractionnée en individus : parmi eux on sélectionne des agents, parcelles suffisamment aiguës pour pénétrer la conscience globale – ou au contraire, suffisamment disponibles, empathiques est le mot, poreuses, perméables, pour flotter à l'unisson de la grande conscience et percevoir ses pulsations. » L'image de ce cerveau en quête d'habitacle et d'altérité est celle, déjà présente dans Naissance des fantômes, du bernard-l'ermite hors de sa coquille qui cherche tout nu un coquillage neuf. Ainsi fait le cerveau principal, trouvant un habitat provisoire tantôt dans les consciences des autres membres féminins de la famille, tantôt dans la sienne propre, jusqu'au point où, au moment de l'accident de Jeanne, à la fin du livre, deux consciences viennent se catapulter dans un choc considérable, l'une faisant défiler le film de sa vie avant de mourir, l'autre la rejoignant au même moment. Puis le roman s'achève comme il a commencé, reproduisant la clôture exacte et ronde qui est celle du cerveau et du cycle du jour. Quatrième roman de Marie Darrieussecq, Bref séjour chez les vivants est certainement son livre le plus étonnant et littérairement le plus fort. Les défis que relève l'auteur en déconstruisant le récit, en restant toujours au plan du tremblement des consciences, du bruissement intérieur des voix indiquent qu'elle n'emprunte pas le chemin de la facilité. Au risque de susciter parfois (mais de moins en moins à mesure qu'on avance dans le livre) l'ennui et l'incompréhension chez le lecteur, une difficulté à être à hauteur d'onde et à relier les fils. En même temps, ce roman apparaît comme une synthèse magistrale de l'univers singulier de Marie Darrieussecq dont on retrouve les éléments de livre en livre : la psychologie des familles, le rapport entre mère et fille(s) (Le Mal de mer), la lisière entre le réel et le fantastique (Naissance des fantômes), et l'omniprésence, dans tous ses romans, de la mer, de ses mouvements et couleurs changeants, de son rythme paradoxal, monstrueux et tranquille, apaisant et inquiétant. La mer est ici à la surface visible ce que la télépathie ou la présence d'un fantôme produisent à un niveau invisible : des mouvements d'onde, des liens qui se font et se défont sans cesse, une alternance. Elle assure la légitimité poétique de ce qui pourrait n'apparaître que comme des artifices science-fictionnels, depuis les cerveaux qui pénètrent intégralement ceux des autres, comme ceux des enfants du Village des damnés, jusqu'aux recrutés qui se font manipuler de loin par des opérateurs comme le Candidat Mandchou de John Oppenheimer. Ici les cerveaux, comme beaucoup d'autres lieux physiques et visibles, sont des “équivalents-mer” (« il faudrait voir la mer au maximum, à plein le cerveau comme une éponge ») et la mer détient aussi des qualités du cerveau : « la mer qui stocke et combine et remue et ressasse, et s'apaise et recommence, cerveau bleu. » Cet échange de propriétés permet au livre de se développer comme un comble du roman puisqu'il signale en effet la possibilité d'une ubiquité totale : au lieu que le romancier-démiurge soit par postulat partout à la fois, c'est par image qu'il peut le devenir, grâce à l'idée d'un cerveau global dont les éléments sont reliés comme le sont tous les éléments de la mer et qui permet à l'une de ses parties d'être « ici et là-bas, en même temps ». Sans être un roman sur la globalisation, Bref séjour chez les vivants utilise pourtant les ressources très contemporaines des technologies de la communication qui permettent de “se connecter” en même temps à plusieurs points de l'espace, de recevoir le monde “en ligne” (sans éviter, ça et là, l'effet mode de certaines références ou onomatopées). L'unité temporelle du récit (vingt-quatre heures, qui, décalage horaire oblige, ne sont pas vécues au même rythme par les différents personnages) est constamment perturbée par sa dispersion spatiale. On est tantôt chez Jeanne à Buenos Aires, dans la mémoire de Jeanne qui a fait le tour du monde, à Paris, chez Anne, dans la maison familiale des Landes où vivent la mère et Nore et où se rejoignent beaucoup des souvenirs communs. Ainsi, quand bien même on parvient, dans la mise en relation des matériaux divers qui occupent ces cerveaux, à reconstituer l'histoire de cette famille, l'éclatement des données, l'atomisation des points dans l'espace en accusent les fragilités et les déséquilibres : le mélange des langues (français, espagnol, anglais), les départs plus ou moins consentis, font des membres du clan des êtres de l'entre-deux et de la frontière, « tous exilés dans une géographie de songe. » C'est une grande beauté de ce livre que de déplier concrètement des vies en images présentes ou passées, distribuant aléatoirement les pensées importantes ou les pensées accessoires, tout en mettant en place un dispositif aussi abstrait. Tous les cerveaux dans lesquels on entre gagnent ainsi peu à peu en distinction et en épaisseur : le contact direct avec ce qui les touche les rend encore plus vivants, singuliers et bouleversants. Bref séjour chez les vivants est enfin un livre surprenant sur le fonctionnement de l'intelligence et de la mémoire, sur la traduction stylistique du désordre sensible qui règne dans le cerveau. Les expériences relatées, la maîtrise scientifique et casuelle des différents phénomènes de télékinésie, de téléportation, d'hypermnésie ou d'amnésie, tout cela contribue à la dimension encyclopédique de ce roman de l'intériorité, de ce roman qui efface les frontières entre le dedans et le dehors. Les collages distribués par moments dans le texte (chansons – et notamment le refrain approprié de Bashung, « J'ai fait la saisons dans une boîte crânienne » –, articles de journaux, horoscopes, discours de Descartes sur l'esprit, etc.) sont là pour le rappeler : nos pensées se forment de tout ce qui arrive, ce qui pourrait être aussi une belle définition du roman. Tiphaine Samoyault (310 p., 125 f., 19,06 euros) « La talentueuse romancière de Truismes revient avec un livre sur la mémoire et l'absence, où elle prend le risque de l'expérimentation : pari réussi. ...Fugue, fuite, disparition, présence-absence, somnambulisme, accidents de mémoire : le roman joue de tous ces thèmes en d'infinies variations, sur le mode du fragment et du collage, en n'utilisant que le seul monologue intérieur. L'écriture souple et inventive, fait flèche de tout bois et s'approprie toutes sortes de matériaux bruts qui apparaissent comme des corps étrangers dans le texte, avec leur typographie propre, ou qui se fondent en lui comme des pensées intimes... » Isabelle Martin, Le Temps,1 septembre 2001 « Ici, dans Bref séjour chez les vivants - titre superbe et parfaitement adapté -, un degré supplémentaire est franchi. Mais c'est plus qu'un degré, c'est l'échelle dans son entier ! La dunette mentale a elle-même disparu d'où l'on comptabilisait les "grains de conscience ou de mémoire". Il n'y a plus de lieu, plus d'appui, même fragile, pour constater et décrire les distorsions du réel. On est en leur milieu, exposés aux mêmes déformations, à de semblables dérives. L'audace est de taille, et le lecteur est, c'est le moins qu'il puisse ressentir et avouer, dérouté de ses voies ordinaires. Où donc sommes-nous ? A l'intérieur des têtes, des consciences, des esprits... Une savante machine romanesque enregistre leurs pensées, leurs sentiments, sans chercher à les reconstituer mais en les livrant en l'état, pris dans leur sphère propre. Cela donne parfois les apparences de la confusion. La ponctuation participe du désordre, celui auquel une banale syntaxe ne pourrait rendre justice. Mais rien n'est banal dans ce Bref séjour... que l'écrivain nous invite à partager. Inconfort assuré. » Patrick Kéchichian, Le Monde, 31 août 2001 « C'est ainsi que Bref séjour chez les vivants, s'il se présente comme le classique récit d'un deuil échoué, se fait aussi, à travers ses descriptions de chaires meurtries, proposition d'une esthétique de la figuration. » Eric Loret, Libération, 6 septembre 2001 « Marie Darrieussecq brise les clichés. Une bénédiction... Marie Darrieussecq reprend Virginia Woolf et Joyce là où ils ont laissé la littérature, c'est-à-dire un chantier de sensations délicates ou profanes. Avec ses errances de petite casseuse de clichés, elle laisse passer un sacré courant d'air. » Jacques-Pierre Amette, Le Point, 31 août 2001 « La virtuosité de Darrieussecq n'est jamais gratuite ni même légère, c'est une grâce des profondeurs, étrange et inimitable. » Patrick Besson, Le Figaro, 30 août 2001 « Et c'est sans doute le meilleur livre de l'auteur à ce jour. On y revient vite. » Sylvain Bourmeau, Les Inrockuptibles, 21 août 2001 |