Photo par John Foley / Opale
avec l'aimable autorisation de Marie Darrieussecq

Marie Darrieussecq
Le Mal de mer (P.O.L)

Le troisième roman de Marie Darrieussecq fait naître le fantastique différemment : il est le biais exact par lequel le monde arrive, avec sa grande bouche avide, un monde archaïque ramené à ses images.

Mer cannibale


Il y a peu, Marie Darrieussecq était encore dans la magie : apparition, disparition, transformation, le tour était joué, l'enfance de l'art, en somme. Avec Le Mal de mer, elle montre qu'elle n'a plus besoin d'inventer des histoires abracadabrantes, que d'une situation presque ordinaire, on peut tirer suffisamment de fantastique et d'étrangeté. La disparition n'y est plus affaire de fantômes, dont l'auteur a compris que le problème était moins celui de leur naissance que de leur insistance, c'est une affaire d'existence et d'être qui perdent leur appui : ainsi, se transformer en langouste ou en lemming n'est plus un effet de la métamorphose, c'est juste une manière de se rapprocher de la mer, de devenir la mer, le mouvement de la mer. Ce troisième roman obéit lui-même à une dynamique de la mer, il y a, des textes précédents, quelque chose qui reflue et qui s'en va, qu'on entrevoit, aussitôt gommé par une écriture qui semble tout emporter sur son passage.

Une femme décide de disparaître avec son enfant, des disparitions comme il y en a des centaines chaque année, avec des gens qu'on retrouve, d'autres qu'on ne retrouve pas ; des disparitions comme il y en a aussi dans les romans (Victoire fuyant la mort de Félix dans une villa de Saint-Jean de Luz, dans Un an d'Echenoz). La première nuit, la mère et la fille dorment sous la tente, sur la dune face à la mer. Le lendemain, elles passent la frontière, prennent une location en Espagne, la petite apprendra à nager. Avec les dix mille francs qu'elle a emportés et l'argent de la vente de la voiture, elles devraient tenir un certain temps. Mais déjà le père s'est inquiété, et puisque la grand-mère est incapable de reconstituer quoi que ce soit, il va prendre un détective. La trame est aussi simple pour le lecteur qu'il sera simple, pour l'homme de métier, de retrouver cette femme et son enfant. Il y a tant de manière de pister des personnes disparues, les cartes bancaires, la voiture, les appels téléphoniques… Autour de ce fil si ténu, la construction par alternance des points de vue, partage inégal des regards encadrés par ceux de l'enfant et de la mère, mimant le trajet du ressac, impose la complexité comme une angoisse. À partir de là, tout devient possible, nous sommes à la lisière d'un autre univers, les images vont entrer là avec la houle.

Le Mal de mer est moins un texte sur la mer qu'un texte de la mémoire de la mer. Comment se souvient-on de la mer ? Comment décide-t-on de la séparation du bord de la mer et du bord de la terre ? Cet espace à géométrie variable s'ouvre et se referme sur les visions qu'il suscite. Les premières pages disposent ce mouvement de manière stupéfiante, la mer élastique comme une bouche qui s'élargit et se resserre, « une bouche plus grande que toutes les bouches imaginables, et qui fend l'espace en deux », une bouche archaïque qui avalerait tout sans rien transformer : tout le récit se tient là, de la bouche au ventre de la mer et cela fait un paysage. La mer avale, la mer est cannibale, « elle a vidé tout un côté du paysage », elle creuse la poitrine de l'enfant, elle crée des fentes partout et fait que le monde ne tient que par de fragiles jointures (un de mots qui revient le plus souvent, dans toutes ses déclinaisons, au long du texte). Tout est trou profond, « gosier géant», mythologie du ventre, Jonas pour les adultes, Pinocchio pour les petits,é largissement progessif de la fente pour laisser place à l'enfant. On ne glosera évidemment pas sur le caractère amniotique de cet univers liquide qui donne au mal de mer l'évidente polysémie du jeu de mot : tout le monde l'a compris, la mère est ici à la fois le centre et la périphérie, on n'y échappe par aucun bord de mer, pas plus qu'on échappe à l'évidence de cette bouche qui avale et de ce ventre qui reçoit, pas plus qu'on ne sort de la lignée qui fait les filles mères de leurs filles et filles de leurs filles, trois générations qui tout à la fois se produisent et se dévorent, se confondant ainsi avec le paysage : à la profondeur étale de la mer répond l'ascension verticale des pins qui rythme différemment le paysage : toujours « il y a un arbre, désespérant, qui rappelle l'existence des arbres ». Et comme pour clore ces évocations emboîtées de l'auto-reproduction, l'œuf que la petite fille ne parvient pas à manger, au début de l'histoire (« le blanc, lisse, et le jaune, terreux, se mélangent en collant au palais ») est l'aliment qui vient au corps dont le corps est venu, filles et filles en fuite éperdue vers la mer.

Alors, tout l'univers devient liquide : « La mer, si c'est la mer, semble avoir coulé du ciel noir, s'être renversé en une nuit liquide, qui pèse à la base du culbuto du monde et tient le ciel en équilibre. » L'argent retiré précipitamment à la banque est liquide, la migraine fait sentir le sang couler dans la tête, la nuit est liquide, le silence est liquide. La terre et la mer échangent leurs propriétés : tout le paysage maritime devient cette vitre qu'il faudrait briser pour vivre enfin, dur comme le sol qui fait mal aux côtes lorsqu'on doit dormir dessus, la terre emporte les personnages comme la marée. : « La mer a tout envahi : l'eau noire a coulé dans les cratères de sable, les nids d'insectes, les sillons des racines, bu les empreintes de la forêt, inondé la nuit. L'air se retire à chaque inspiration de la mer ; puis revient ; avant que l'eau ne gonfle à nouveau, prenant toute la place ; si bien que respirer n'est possible qu'à petites goulées, entre deux mouvements énormes de la mer, entre deux secousses du ciel : en hoquetant, joues ruisselantes, un goût d'huitre et d'algue dans la bouche. » L'être le plus vivant, c'est bien évidemment la mer. Son action emporte les êtres dans un tourbillon variable, les écartèle, les abandonne et c'est exactement cela le mal de mer, la peur du vide et de l'abandon, l'inversion des perspectives, tout à la fois le désir du ventre et son angoisse, l'inquiétude diffuse des uns, l'inquiétude imaginative des autres.

À « l'exacte jointure de la terre et de l'eau », même les animaux et les hommes échangent leurs attributs : « Des oiseaux passent dans la vitre, noirs, pointus et battants comme des cils rapides ». Il y a les monstres de la mer et puis ceux de la terre, les mammifères et les rampants, « un brouillard à forme d'hippocampe » : nous sommes dans des peintures moyennâgeuses où la réalité dessine des animaux tantôt terribles, tantôt drôles. Des méduses et tout un univers gouillant qui bouge en dessous de la mer, c'est le retable de Grünewald ou les facades des cathédrales (la bouche des gargouilles), tout un univers rampant à la surface du sol, c'est le rassemblement des animaux carnavalesques de Jérôme Bosch. Le partage de la sensation entre la mère et la fille crée en même temps à chacune un monde différent, un monde qui doit autant à l'univers expressionniste, où le réel, de manière incontestable, devient un assemblage de cubes ou une montagne noire. Il n'y a aucune rondeur dans ce récit qui s'acharne à la défaire, tout y est arrête, pointe acérée, panneau incliné, falaise, les vagues elles-mêmes « arrondies vers la courbe opposée de la plage », vues depuis la dune ont l'air « d'un grand X ». La rondeur est exactement à l'image des boules de glace éphémères que mangent les personnages, dans un mouvement de langue qui les annule. D'ailleurs, le planisphère que la petite fille regarde n'est pas une mappemonde, il fait du monde un grand tableau plat et étrange :   « Des corps se découpent entre les continents ; des animaux, des monstres ; de ces bêtes musculeuses et cornues, qui ont la   lourdeur des fossiles arrachés à la glaise ; obstinées, brutes, front et mufle butés contre le sol. » Les continents sont des éléphants, ou des phoques ou de gros bœufs. L'animation du paysage est ainsi constante et rarement banale même s'il y a certains moments d'insistance inutile, même si l'épigraphe de Björk semble assez inadaptée à cet univers qui pourrait aisément tenir avec un peu moins d'effets. On se demande aussi, parfois, pourquoi, dans le partage des points de vue, toutes les bouchent parlent le même langage, leurs rétines affectées par des images comparables : c'est peut-être là que s'est réfugiée la rondeur. Mais la grande force du texte est son inénarrable : Marie Darrieussecq, révélant ainsi le caractère hugolien de sa démesure et de son imaginaire, fait de la lisière indéfinissable de la mer le lieu exact du fantastique, du surgissement visionnaire de l'étrangeté, du déplacement incessant d'un monde dans l'autre, de l'observation du réel dans la vision : la mer, ce n'est pas l'infini, c'est ce qui toujours s'achève et recommence, la vie même, et son angoisse. Les travailleurs de la mer, ce sont tous ces regards vivants déposés sur elle et qui la font et la défont sans cesse. [1]

Tiphaine Samoyault
(126 p.)

« C'est l'histoire de la mer, de la présence de la mer. Il faut même dire de son omniprésence, tant ce qui n'est pas elle semble réduit à une quasi absence : la côte, la plage, les êtres qui, à son bord, la craignent, la contemplent jusqu'à l'ivresse ou méditent devant son spectacle... Le ciel lui-même, le soleil ou la nuit sont comme les créatures commises à souligner sa gloire. Quant aux humains, ils n'ont d'autre ressource que celle de commenter son immensité. C'est ce qu'a fait Marie Darrieussecq dans son troisième roman. A sa manière. Qui ne ressemble pas à une autre. Une manière qui consiste notamment à transférer les attributs du réalisme dans le fantastique, et inversement. »

Le Monde, 19 mars 1999

« La construction par alternance des points de vue, partage inégal des regards encadrés par ceux de l'enfant et de la mère, mimant le trajet du ressac, impose la complexité comme une angoisse. A partir de là, tout devient possible, nous sommes à la lisière d'un autre univers, les images vont entrer avec la houle. »

Les Inrockuptibles, 17 mars 1999

« Rarement, dans l'histoire de la critique littéraire, on aura vu un jeune talent se renouveler avec un tel acharnement, se jeter dans l'écriture, poignarder l'art romanesque "jeune fille" pour renouveler sa vision, brutaliser et secouer son talent, atteindre les aspérités les plus dures d'une vie sensuelle. »

Le Point, le 13 mars 1999



[1]Pour ceux à qui la vision n'aurait pas suffi, P.O.L offre, pour tout achat du Mal de mer, quelques Précisions sur les vagues, du même auteur.