« Être un filtre à
monde » est une expression
qui s’inscrit, de surcroît, dans une tradition de la
définition de l’écrivain
ou, dans une acception plus large, de l’artiste. On pense notamment au
concept
de traduction de Baudelaire, ou encore à cette constatation
qu’il fait au sujet
d’un certain type d’artiste, qui fait écho de manière
très troublante à la
pensée d’Anne : « Être hors de chez soi,
et pourtant se sentir
partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et
rester caché
au monde » (L’artiste, homme du monde, homme des foules
et enfant, P. 795 de Baudelaire,
Œuvres complètes). Se trouver au centre du monde
(« se trouver »
aux deux sens du terme de situation spatiale et de quête du Moi),
est au cœur
des deux assertions, même si on ne parle pas vraiment du
même monde des deux
côtés ; Baudelaire l’utilise non seulement pour
« univers »,
mais aussi pour « foule ». Cette recherche du
centre du monde est
très importante pour Marie Darrieussecq, et c’est même le
terme qu’elle emploie
pour décrire sa position narrative dans ce roman (Conférence du 8
décembre 2003). Ceci
constitue donc un point de départ pour ce qui est de cerner le
rôle de
l’auteur : la quête d’un « centre du
monde », qui est aussi la
quête d’une position narrative idéale résolvant les
insuffisances du monologue
intérieur.
Cette
problématique du centre et de la périphérie
traverse tout le roman :
« se tenir là, à la jointure du monde, dans
son centre épars et
tangible »
(P. 112),
« avancer les yeux au bord du monde », ou encore,
« la solution
serait d’être au centre, là serait le lien, le liant avec
le reste, et non pas
(…) dans la poursuite voyageuse, ni (…) dans le séjour casanier
au centre du
monde-maman (maman qui fut centrifugée sur les bords du monde
à jamais) »
(P.114). Le but semble être de se
trouver constamment au centre du monde tout en avançant
« les yeux au bord
du monde », être à la
« jointure », et au
« centre ».
Quel
est donc ce « centre du monde », cette position
idéale de l’auteur
que cherche Marie Darrieussecq ? Un premier élément
peut nous parvenir de
l’image de l’éponge, invoquée à plusieurs reprises
par Anne. C’est en effet la
première définition de
« recruté » qu’elle donne :
« des
madrépores, éponges sous la mer, à peine
effleurées elles cillent, gros yeux
sous la mer, coraux animés d’eux-mêmes on croit que c’est
le courant
sous-marin, mais non »
(P.
12)
Il
faut noter ici l’importance de la position des
« madrépores » :
« sous la mer », répété deux
fois. C’est que la mer est assez souvent
et parfois de manière explicite une représentation du
« cerveau
global » : « cerveau bleu » (P. 112). Du coup, la
métaphore prend
vie, devient visuelle : Anne, élément hypersensible
(la madrépore), est
immergée dans ce flot de conscience commun (la mer). Le
« cerveau
global » n’est pas comme on peut se l’imaginer un flot
d’ondes lointain,
évoluant autour de la planète et en chacun de nous,
qu’Anne capte à distance : Anne est
immergée dans
ce flot, toujours en contact avec lui, effleurée sans
arrêt. Le monde de Bref
Séjour chez les Vivants, tel qu’il est perçu par
Anne, apparaît comme une
perpétuelle cité d’Ys dont elle occupe le centre, se
concentrant sur les
mouvements de l’océan-« cerveau global ».
Son travail ne consiste
ainsi qu’à demeurer passive et réceptive pour être
sensible au maximum aux
mouvements de l’immense conscience de la planète. Cette
énorme conscience commune
recouvre tout, on est dedans comme on peut être dans la
mer : elle est
toujours en contact avec nous, mais aussi avec tout ce qui nous
entoure :
de fait, elle impose son influence non seulement aux êtres mais
aussi au monde,
aux objets. Mais ce qui importe ici est la première
donnée sur la position
d’Anne que nous a fourni la métaphore de l’éponge :
elle est immergée. En
effet, Marie Darrieussecq a dit dans sa conférence du 8
décembre qu’elle
croyait au fait que l’on peut s’immerger dans une sorte
d’atmosphère de
l’époque, qui serait suffisamment perméable pour que tous
la ressentent, et
pour qu’elle puisse transpirer dans un roman, malgré son auteur.
Le travail de
l’auteur, et sa capacité, serait donc de ressentir puis de
transcrire cette
atmosphère de l’époque, même inconsciemment. Etant
constamment immergé dans le
flux de « cerveau global », l’auteur est
constamment au centre du
monde.