"Une parole sur la position de l'auteur dans l'univers: centre-périphérie"


par

Arthur Allain

 
Avant d’approfondir l’identification que nous devinons, voyons l’image que Marie Darrieussecq donne de l’écrivain en général à travers le personnage d’Anne, notamment au sujet de sa fonction, de ses caractéristiques et de sa place dans le monde. Cet emplacement de l’auteur dans le monde déterminé, nous pourrons ensuite tenter de déterminer la place du narrateur dans son œuvre.


On peut, premièrement, discerner dans ce personnage, et donc dans l’image de l’artiste qu’elle véhicule, quelque chose de l’ordre d’une divinisation. En effet, Anne a cette réflexion sur son activité de « recrutée » :


« monter / à ce degré ultime de disponibilité au monde qui est d’être, où qu’on soit, dans son centre… s’atomiser dans la lumière, nulle part et partout, être un             filtre à monde, une éponge » (P.114)


La présence dans ces deux phrases des notions de « nulle part et partout » et de « centre », font écho à la définition de Dieu par Alain de Lille : « Dieu est une sphère intelligible, dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». Le statut de « recruté », et donc d’écrivain, si l’on se fie au métalangage que nous avons cru pouvoir lire, a donc quelque chose de divin. En effet, le statut de « recruté » est une qualification qui a tout des élus de Dieu (on pense ici encore à Baudelaire qui faisait sa prière à Dieu, et à Poe comme un « intercesseur ») : « recruté » par des « recruteurs » si abstraits et fantomatiques qu’on nous accordera la comparaison avec des anges, le « recruté » doit surveiller le monde entier pour en rendre compte et entre autres prévoir, non sans quelque trait d’humour de Marie Darrieussecq, « les raz-de-marée », la météorologie (P.96)
ou encore, plus sérieusement, démêler le vrai du faux (P.122). On perçoit donc, de manière assez ténue certes, une image déifiée de l’artiste à travers Anne, ou du moins une représentation de l’artiste comme étant en relation, en contact avec des entités divines.

« Être un filtre à monde » est une expression qui s’inscrit, de surcroît, dans une tradition de la définition de l’écrivain ou, dans une acception plus large, de l’artiste. On pense notamment au concept de traduction de Baudelaire, ou encore à cette constatation qu’il fait au sujet d’un certain type d’artiste, qui fait écho de manière très troublante à la pensée d’Anne : « Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde »  (L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant, P. 795 de Baudelaire, Œuvres complètes). Se trouver au centre du monde (« se trouver » aux deux sens du terme de situation spatiale et de quête du Moi), est au cœur des deux assertions, même si on ne parle pas vraiment du même monde des deux côtés ; Baudelaire l’utilise non seulement pour « univers », mais aussi pour « foule ». Cette recherche du centre du monde est très importante pour Marie Darrieussecq, et c’est même le terme qu’elle emploie pour décrire sa position narrative dans ce roman (Conférence du 8 décembre 2003). Ceci constitue donc un point de départ pour ce qui est de cerner le rôle de l’auteur : la quête d’un « centre du monde », qui est aussi la quête d’une position narrative idéale résolvant les insuffisances du monologue intérieur.

Cette problématique du centre et de la périphérie traverse tout le roman : « se tenir là, à la jointure du monde, dans son centre épars et tangible »  (P. 112), « avancer les yeux au bord du monde », ou encore, « la solution serait d’être au centre, là serait le lien, le liant avec le reste, et non pas (…) dans la poursuite voyageuse, ni (…) dans le séjour casanier au centre du monde-maman (maman qui fut centrifugée sur les bords du monde à jamais) »  (P.114). Le but semble être de se trouver constamment au centre du monde tout en avançant « les yeux au bord du monde », être à la « jointure », et au « centre ».       

Quel est donc ce « centre du monde », cette position idéale de l’auteur que cherche Marie Darrieussecq ? Un premier élément peut nous parvenir de l’image de l’éponge, invoquée à plusieurs reprises par Anne. C’est en effet la première définition de « recruté » qu’elle donne :

« des madrépores, éponges sous la mer, à peine effleurées elles cillent, gros yeux sous la mer, coraux animés d’eux-mêmes on croit que c’est le courant sous-marin, mais non »  (P. 12)

Image par excellence du poète dont la sensibilité « absorbe » le monde, et dont le talent réside dans la faculté d’être « pressé » (communiquer au public ce qu’il a « absorbé »). On voit bien ici ce que pense être Anne : une conscience hypersensible, que le courant du « cerveau global » fait se mouvoir, qui réagit « à peine effleurée ».

Il faut noter ici l’importance de la position des « madrépores » : « sous la mer », répété deux fois. C’est que la mer est assez souvent et parfois de manière explicite une représentation du « cerveau global » : « cerveau bleu »  (P. 112). Du coup, la métaphore prend vie, devient visuelle : Anne, élément hypersensible (la madrépore), est immergée dans ce flot de conscience commun (la mer). Le « cerveau global » n’est pas comme on peut se l’imaginer un flot d’ondes lointain, évoluant autour de la planète et en chacun de nous, qu’Anne capte à distance : Anne est immergée dans ce flot, toujours en contact avec lui, effleurée sans arrêt. Le monde de Bref Séjour chez les Vivants, tel qu’il est perçu par Anne, apparaît comme une perpétuelle cité d’Ys dont elle occupe le centre, se concentrant sur les mouvements de l’océan-« cerveau global ». Son travail ne consiste ainsi qu’à demeurer passive et réceptive pour être sensible au maximum aux mouvements de l’immense conscience de la planète. Cette énorme conscience commune recouvre tout, on est dedans comme on peut être dans la mer : elle est toujours en contact avec nous, mais aussi avec tout ce qui nous entoure : de fait, elle impose son influence non seulement aux êtres mais aussi au monde, aux objets. Mais ce qui importe ici est la première donnée sur la position d’Anne que nous a fourni la métaphore de l’éponge : elle est immergée. En effet, Marie Darrieussecq a dit dans sa conférence du 8 décembre qu’elle croyait au fait que l’on peut s’immerger dans une sorte d’atmosphère de l’époque, qui serait suffisamment perméable pour que tous la ressentent, et pour qu’elle puisse transpirer dans un roman, malgré son auteur. Le travail de l’auteur, et sa capacité, serait donc de ressentir puis de transcrire cette atmosphère de l’époque, même inconsciemment. Etant constamment immergé dans le flux de « cerveau global », l’auteur est constamment au centre du monde.

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