Site Marie Darrieussecq
Arthur Allain a écrit un mémoire sur Bref séjour chez les vivants. Nous en reproduisons ici deux extraits avec la permission de l'auteur (14 mai 2005):
                                                                                                                                     

Christiane Boutaudou (ancienne élève de l'ENS, Professeur agrégé de lettres classiques) a écrit le texte suivant sur Le Pays (cliquez sur le titre pour lire - 28 juin 2007):

Adela Cortijo Talavera (Université de Valence, Espagne) a écrit les deux articles suivants (cliquez sur les titres pour lire) (17 mai 2006):

Tiphaine Samoyault est écrivain, enseignante à l'Université de Paris, et critique littréaire aux Inrockuptibles et à La Quinzaine Littéraire. Elle a généreusement contribué les textes ci-dessous. Nous la remercions pour sa participation au site Marie Darrieussecq.
Comptes-rendus

TRUISMES, 1996

« Le thème de la métamorphose n'est pas vraiment nouveau en littérature. Déjà Homère transformait les compagnons d'Ulysse en pourceaux, Ovide muait ses héros en hiboux ou en ânes, et le commis voyageur de Kafka se réveillait un matin d'affreux cauchemar en insecte géant. Mais sur ce thème, l'auteur varie avec audace, humour et crudité, et cultive dans sa fable gaillarde et freudienne un réalisme faussement innocent. Truismes sent l'humus et suinte d'humeurs. »

Libération, 29 août 1996

« Le récit de cette lente mutation est d'abord un défi à la narration, qui hésite et joue des désignations de la femme et de l'animal, laissant l'héroïne se perdre dans cet inquiétant entre-deux... et s'y égarer en quelques longueurs, parfois. On rit, pourtant, mais d'un rire effrayé, car la métamorphose de la truie révèle, en contrepoint, la dérive d'une société où le groin ne fait pas toujours le porc. »

Les Inrockuptibles, 4 septembre 1996

NAISSANCE DES FANTOMES
, 1998

« Avec une étonnante assurance, une imagination pour ainsi dire clinique, Marie Darrieussecq raconte cette inondation par l'absence, cette épaisseur palpable du vide. Elle dessine, de mémoire dirait-on, la trace exacte laissée dans l'air, dans l'espace et jusque dans les choses par le disparu. Rien ne reste en place. Les paysages se mélangent, d'urbains, ils deviennent aquatiques, fantastiques ; non loin de la bouche du métro, on s'avance sur la plage ; les fantômes s'en mêlent, acquièrent la consistance que les vivants ont désertée... L'attente se fait universelle... Je sentais dans mon corps et dans tout ce que j'étais une sorte de décollement, d'envol vide et sans but... »

Le Monde, 20 février 1998

« Naissance des fantômes est un roman matériel et intime, dans lequel la narratrice, qui s'est mise à écrire le récit de l'événement, tente de décrire au mieux, jusqu'au vertige, les sensations inouïes, nées du manque et de l'attente, qui se déchaînent au plus profond de son corps. »

Libération, 26 février 1998

LE MAL DE MER
, 1999

« C'est l'histoire de la mer, de la présence de la mer. Il faut même dire de son omniprésence, tant ce qui n'est pas elle semble réduit à une quasi absence : la côte, la plage, les êtres qui, à son bord, la craignent, la contemplent jusqu'à l'ivresse ou méditent devant son spectacle... Le ciel lui-même, le soleil ou la nuit sont comme les créatures commises à souligner sa gloire. Quant aux humains, ils n'ont d'autre ressource que celle de commenter son immensité. C'est ce qu'a fait Marie Darrieussecq dans son troisième roman. A sa manière. Qui ne ressemble pas à une autre. Une manière qui consiste notamment à transférer les attributs du réalisme dans le fantastique, et inversement. »

Le Monde,
19 mars 1999

« La construction par alternance des points de vue, partage inégal des regards encadrés par ceux de l'enfant et de la mère, mimant le trajet du ressac, impose la complexité comme une angoisse. A partir de là, tout devient possible, nous sommes à la lisière d'un autre univers, les images vont entrer avec la houle. »

Les Inrockuptibles,
17 mars 1999

« Rarement, dans l'histoire de la critique littéraire, on aura vu un jeune talent se renouveler avec un tel acharnement, se jeter dans l'écriture, poignarder l'art romanesque "jeune fille" pour renouveler sa vision, brutaliser et secouer son talent, atteindre les aspérités les plus dures d'une vie sensuelle. »

Le Point
, 13 mars 1999

BREF SEJOUR CHEZ LES VIVANTS
, 2001

« La talentueuse romancière de Truismes revient avec un livre sur la mémoire et l'absence, où elle prend le risque de l'expérimentation : pari réussi. ...Fugue, fuite, disparition, présence-absence, somnambulisme, accidents de mémoire : le roman joue de tous ces thèmes en d'infinies variations, sur le mode du fragment et du collage, en n'utilisant que le seul monologue intérieur. L'écriture souple et inventive, fait flèche de tout bois et s'approprie toutes sortes de matériaux bruts qui apparaissent comme des corps étrangers dans le texte, avec leur typographie propre, ou qui se fondent en lui comme des pensées intimes... »

Isabelle Martin, Le Temps,1 septembre 2001

« Ici, dans Bref séjour chez les vivants - titre superbe et parfaitement adapté -, un degré supplémentaire est franchi. Mais c'est plus qu'un degré, c'est l'échelle dans son entier ! La dunette mentale a elle-même disparu d'où l'on comptabilisait les "grains de conscience ou de mémoire". Il n'y a plus de lieu, plus d'appui, même fragile, pour constater et décrire les distorsions du réel. On est en leur milieu, exposés aux mêmes déformations, à de semblables dérives. L'audace est de taille, et le lecteur est, c'est le moins qu'il puisse ressentir et avouer, dérouté de ses voies ordinaires. Où donc sommes-nous ? A l'intérieur des têtes, des consciences, des esprits... Une savante machine romanesque enregistre leurs pensées, leurs sentiments, sans chercher à les reconstituer mais en les livrant en l'état, pris dans leur sphère propre. Cela donne parfois les apparences de la confusion. La ponctuation participe du désordre, celui auquel une banale syntaxe ne pourrait rendre justice. Mais rien n'est banal dans ce Bref séjour... que l'écrivain nous invite à partager. Inconfort assuré. »

Patrick Kéchichian, Le Monde, 31 août 2001

« C'est ainsi que Bref séjour chez les vivants, s'il se présente comme le classique récit d'un deuil échoué, se fait aussi, à travers ses descriptions de chaires meurtries, proposition d'une esthétique de la figuration. »

Eric Loret, Libération, 6 septembre 2001

« Marie Darrieussecq brise les clichés. Une bénédiction... Marie Darrieussecq reprend Virginia Woolf et Joyce là où ils ont laissé la littérature, c'est-à-dire un chantier de sensations délicates ou profanes. Avec ses errances de petite casseuse de clichés, elle laisse passer un sacré courant d'air. »

Jacques-Pierre Amette, Le Point, 31 août 2001

« La virtuosité de Darrieussecq n'est jamais gratuite ni même légère, c'est une grâce des profondeurs, étrange et inimitable. »

Patrick Besson, Le Figaro, 30 août 2001

« Et c'est sans doute le meilleur livre de l'auteur à ce jour. On y revient vite. »

Sylvain Bourmeau, Les Inrockuptibles, 21 août 2001

« Plongée dans quatre cerveaux humains : c'est le défi narratif du nouveau livre de Marie Darrieussecq, Bref séjour chez les vivants, prodigieusement casse-gueule et tout autant réussi. Ou comment l'auteur d'un best-seller comme Truismes livre son roman le plus expérimental, intense et intellectuellement excitant. [...]

Bref séjour chez les vivants est certainement son livre le plus étonnant et litttérairement le plus fort. Les défis que relève l'auteur, en restant toujours au tremblement des consciences, du bruissement intérieur des voix indiquent qu'elle n'emprunte pas le chemin de la facilité. »

Tiphaine Samoyault, Les Inrockuptibles, 4 septembre 2001

LE BEBE, 2002

« C'est un texte enchanteur qu'on ne quitte pas un instant, attendrissant, drôle, profond. Et surtout jamais mièvre. »

Danièle Mazingarbe, Madame Figaro, 9 mars 2002

« Le projet est plus vaste qu'il n'y paraît, comme toujours avec Marie Darrieussecq. Ecrit sur des cahiers au fil des mois qui ont suivi la naissance, le livre se veut recueil de sensations, d'impressions, de réflexions aussi, comme autant de tâtonnements saisis au moment même où ils s'ébauchent, "tâtonnements qui rapprochent du bébé", de l'essentiel, ce début de vie, la mère et l'enfant liés... par endroits, on touche à l'indicible. »

Isabelle Fiemeyer, Lire, avril 2002

« Et puis, il y a des pages très fortes, et belles. Sur les petits gisants de la basilique Saint-Denis plongés, derrière l'envoûtement de marbre, dans un "sommeil blanc". Sur la familiarité et l'étrangeté du nourrisson, son regard de "mourant" ou d'"aliéné". Sur le besoin d'écrire pour éloigner les spectres et conjurer le sort. Une phrase, la dernière, jusitifie d'ailleurs ce livre : "Ce que je sais peu à peu de lui n'est nourri que des tâtonnements qui nous rapprochent. Il est fait de mots et de temps, de chair, d'élans. Aucun programme ne le code ; aucun désir n'a décidé de ce qu'il est." »

Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 4 avril 2002

« Toutes les mères liront ce livre avec trouble et émotion. Les pères aussi. Seuls les carricatures de machos détesteront. »

La Provence dimanche, 14 avril 2002

« Marie Darrieussecq nous offre sans avoir l'air d'y toucher un exemple de ce que peut la littérature. Ce n'est pas si courant. »

Alain Nicolas, L'Humanité, 4 avril 2002

WHITE

« ... dans un monde réduit à presque rien, c'est une subtile exploration des sensations, auditives surtout, mais aussi visuelles et tactiles. »

Isabelle Martin, Le Temps, 30 août 2003

« Déterritorialisation des genres - le roman d'amour squatte le roman d'aventures, comme si la rencontre entre deux êtres était l'ultime aventure, et l'autre l'ultime corps étranger à conquérir aujourd'hui - et devenir monochrome de l'écriture, non pas écriture blanche, mais écriture "white". Aussi étirée que l'infini monochrome de la Terre, aussi condensée que les liquides figés par le froid, aussi immatérielle que les mirages formés par l'air chargé de cristaux de glace, la réverération du blanc. Aussi silencieuse qu'explosée de chaque son, comme reproduit intact - intact dans sa brusque et incongrue apparition dans ce vide inhumain - au creux de la phrase.

(...)

L'alchimie produit de la poésie, des corps brouillés, des mirages, du merveilleux dans un monde de plus en plus défini par la technique. Et Marie Darrieussecq est une alchimiste, qui change sous nos yeux une expédition ultratechnique en conte givré, comme pour mieux trahir la censure amoureuse, fantasmagorique, du tout-technologique ou du tout-psychologique. »

Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, 2 septembre 2003

« Roman de sensations plus que de narration, White n'a pas à subir les fluctuations de la prose classique. Mais il ne cherche pas davantage à les éviter. Son auteur ne raisonne pas contre - quelque chose ou quelqu'un - mais avec. (...) White confirme : tout y est blanc. Mais entre les blancs se niche l'essentiel. »

Pascal Gavilet, Tribune de Genève, 25 août 2003

« En attendant de savoir si Pete et Edmée vont bien vouloir suivre le chemin que la logique du récit leur trace, [les fantômes] vont proposer au lecteur une narration légère et efficace, dont le lecteur découvrira tous les clins d'oeil, les subtilités , voire le côté carrément farce. Comme le dit l'auteur à propos d'un livre d'enfant trouvé dans la bibliothèque du bateau qui l'amène à pied d'oeuvre, "le récit fonctionne sur le principe de la mise à jour des secrets". Sauf qu'ici les fantômes remplacent le "petit doigt de Maman qui sait tout". »

Alain Nicolas, L'Humanité, 4 septembre 2003

« White (...) : une sorte de poème, doux et drôle, mathématique et fantastique, dans lequel certaine perception du monde - matérielle, presque mathématique, autant que sentimentale - est mise en mots, en impressions, en visions, en équations. »

Nathalie Crom, La Croix, 4 septembre 2003

« Une image chasse l'autre, une impression parasite une pensée, une sensation débarque une réflexion. Elle invente une langue modèle pour raconter la vie vécue de l'intérieur, le cerveau qui imprime tout et à toute allure, la pensée qui joue à saute-mouton. Comme elle l'avait déjà prouvé dans Bref Séjour chez les vivants, la romancière n'a pas son pareil pour rendre le faux désordre des cauchemars, pour conter la réalité comme un rêve éveillé. Son style d'exploratrice trouve un terrain vierge idéal dans le grand blanc de l'Antarctique. »

Olivia de Lamberterie, Elle, 22 septembre 2003

"La fille de neige"
 

ROMAN Sous couvert d’expédition polaire, Marie Darrieussecq nous entraîne avec « White » dans un voyage dans le sens, les mots et les sons. Jubilatoire.

White
, de Marie Darrieussecq, est sans doute le roman le plus inventif de l’année 2003, et l’on peut regretter qu’il ait été oublié de la critique en général et des jurys littéraires en particulier, même si l’auteur n’a pas besoin de cette reconnaissance officielle pour exister. L’œuvre de Darrieussecq fait penser à Lautréamont : le rêve du pourceau, au chant IV, commençait par ces mots :

"Je rêvais que j’étais entré dans le corps d’un pourceau... quand je voulais tuer je tuais." Truismes en découlait. Le passage de Falmer ou le spectre de Maldoror voltigeant au-dessus du Panthéon, c’est Naissance des fantômes. White, c’est l’hymne à l’Océan, l’homme amphibie, ou même la "fille de neige" qui fait une apparition au chant VI. Ceux qui se reconnaissent dans les magnétiques tempêtes du Montévidéen vont suivre Darrieussecq dans ce nouveau voyage. Rien à voir avec la littérature de nos modernes têtes molles, cherchant l’anecdote, l’apex et la chute, la psychologie et les symboles. Il s’agit d’incantation, de plaisir, de sens, de couleur, de douleur, du corps et de l’âme. Si on court après des bulles, on manque le rythme, le feu, la glace.

De White, je dis voyage, mais non pas dans un pays, ou dans un temps. Un voyage dans le sens, dans les mots, dans les sons. On fait un pas de côté, on pénètre un monde parallèle, comme pour quitter la coque humaine. White, c’est une entrée dans le monde de Nemo, ou du capitaine Hatteras suivant la route de Makemson vers le pôle. Comme Rimbaud, Edmée Blanco part pour l’extrémité du monde sur un navire qui n’a pas de nom, un aviso, ou peut-être un brise-glace en compagnie de fantômes, cet équipage de bric et de broc recruté pour l’opération "White" (une base européenne sur le continent antarctique), précédé des spectres de Scott mort entouré de ses rennes et de ses poneys, d’Amundsen entraîné par ses chiens cannibales, ou de Shackelton naufragé avec son équipage sur une île au sud du Chili. A bord de son "Twin Otter", Pete Tomson (islandais, whatever his name) rejoint les voyageurs au pôle. C’est tout. De cette exploration moderne (repérage satellite, combinaisons isolantes et Velcro — scritch) Marie Darrieussecq extrait un chant à l’humanité, cette poudre vivante souffrante accrochée aux régions fertiles, attirée invinciblement par les vortex vides des pôles où tourbillonne le vent solaire et où chaque geste déclenche une hyperesthésie et un éclair électrique. L’on pense sans cesse à Lautréamont, à sa fureur lexicale, aussi à Rimbaud, à son goût provocant pour la langue anglaise, à Hugo pour les onomatopées (à Pratt, donc).

Un temps d’éternité
Plongez dans ce livre merveilleux, entrez dans cette jubilation. Vous sentirez les mouvements de la mer contre la coque du bateau comme sans doute jamais vous ne les avez ressentis. Vous traverserez les rideaux glacés de l’atmosphère, vous connaîtrez l’ivresse d’être debout sur l’un des deux toits de la planète, dans l’absolu : si le noir est l’absence de couleur, la toile de fond entre les étoiles, le truc tendu dans la soupente de l’univers – "le blanc est la fusion du rien... mais l’on voit se balancer les cimes vertes, et certains même l’affirment : on sent l’odeur puissante de la terre habitable". Sans retenue, laissez-vous entraîner dans un langage où les sons crépitent, irradient le sens, comme ces étincelles qui accompagnent l’amour entre Edmée et Pete, E et P, un temps d’éternité volé à l’immensité vide de la nature qui n’a pas besoin des hommes, des femmes. Où les éclairs sont "zoon ! shlak !". Où les fantômes des idées s’accrochent aux haubans en oiseaux gelés," ziiii ! Et hop et crac et chchch...". Voyez comment l’amour vient à bout des spectres, comme dans le grand ciel crépusculaire où Lautréamont lançait des vols de spermatozoïdes. L’exploration finale du monde c’est, dans le secret de l’utérus, la rencontre de ces corpuscules d’une "longueur maximum de 60 microns, frétillant de la queue et pointant du museau, et d’une sphère d’environ un quart de millimètre de diamètre" flottant rêveusement dans "un milieu opaque" et "totalement dépourvu de raison." Peu de romans parlent aussi bien d’amour et de chimères, la seule vérité dans cet univers où l’indifférence est souveraine. "Où le sang bat, la mer est belle, la Terre tourne, et aux deux pôles, tout est calme et blanc."
»

J. M. G. Le Clézio, Le Point, le 21 novembre 2003.

LE PAYS

Un monde à soi


A travers un livre-prétexte autour de la définition du « pays », Marie Darrieussecq livre une habile définition d'un soi en perpétuelle construction.

[...]

C'est au fond dans le pays de sa pensée et de ses flux que Darrieussecq nous invite, et on la suit plutôt réjoui : au détour de chapitres où l'ennui guette, sa façon bien à elle, si fine et si simple, de dire l'essentiel en quelques phrases amuse toujours. On se laisse glisser avec son être de fiction, « Marie Rivière », parce que sa langue coule et traverse toutes les strates d'une constitution identitaire. La vraie question au coeur du livre : l'appartenance. De quoi est-on constitué ? de là d'où l'on vient, de mos morts (la mémoire), de nos mise au monde ( la famille), de l'amour (le couple), de la langue... bref, qu'est-ce qui fait « pays » ?

Si l'on retrouve l'écrivain des métamorphoses, nuances, fantôme, révélations chimiques, c'est bien dans cette part d'indécidable qui met en échec le but apparent du livre (cerner une géographie tangible) tout en élevant le texte. La rivière traverse, se nourrit de chaque rive : de la France, de l'Europe, puis du monde ; des morts et des vivants ; de l'amour aussi et surtout : « Ils habitaient ensemble un point du temps ; une bulle tournoyant parmi le temps des autres. » La seule géographie décrite par Darrieussecq prend la forme d'un encastrement : la cellule « morts » dans celle des vivants, la cellule «  couple » dans la cellule « famille », celle-ci en mouvement dans la cellule, très vaste, du monde, comme l'embryon du bébé que la narratrice attend s'encastre dans son corps.

L'écriture, comme les sentiments, est finalement tout ce qui relie ces cellules entre elles - le reste est fiction, semble nous dire une narratrice qui tentera, en famille, un retour « au pays , «  B  » ( comme Bayonne, lieu d'où vient Darrieussecq ?), mais échouera pour mieux revenir à Paris, le « pays » qu'elle s'est choisi, au présent, comme s'il n'y avait au fond qu'à ce temps qu'on appartenait.

Mais l'écriture, c'est aussi une langue, et comment y adhérer complètement quand «  Le français la sommait de préciser le genre des choses. Le masculin y dominait le féminin ; si toutes les femmes du monde venaient en compagnie d'un chien, ils étaient contraints, les femmes et le chien, de se soumettre au masculin : les femmes et le chien étaient bien obéissants. » Au final, ce Pays est moins le livre de l'appartenance que l'itinéraire joyeux d'une (ré)appropriation : de sa vie comme seul lieu possible d'appartenance tangible, à réécrire pour mieux l'habiter.

Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, 17 au 23 août 2005

Le « lieu commun des évanouis »

Dans Le Pays, Marie Darrieussecq aborde la question de la filiation et de l'appartenance à une terre d'une manière inédite et inattendue.

Marie Darrieussecq, dans chacun de ses romans, hésite ou oscille entre deux possibilités, deux hypothèses, deux modes d'être : la présence et l'absence. Dans la littérature actuelle, on peut ainsi la reconnaître de loin. C'est elle qui se tient avec bravoure sur la frontière séparant le plein et le vide, et qui fait signe. Des deux univers, le second est évidemment le plus inquiétant. Car l'absence n'est pas uniforme, étale ou égale à elle-même, mais plurielle, toujours différente, toujours étrangère. D'où le courage de la romancière à explorer cet univers, à l'habiter parfois. Là, elle lie connaissance avec les citoyens du « pays », les fantômes.

Dans le dernier paragraphe de son roman, Marie Darrieussecq écrit justement : « Les fantômes ne rôdent pas dans les limbes. Ils n'existent que dans la rencontre. Ils n'ont d'autre lieu que leur apparition. » Si l'on met de côté le premier livre, Truismes (POL, 1996), flamboyante et charnelle entrée en matière qui effraya bien des assoupis, Le Pays est le plus incarné de ses romans. Mais cette incarnation ne se revendique pas comme une victoire sur l'absence. Et celle-ci ne se trouve pas comblée ou guérie, tel un trou, un vide, une dépression. D'ailleurs, en ce domaine, toute victoire marquerait la fin de l'écriture... « Il se trouve qu'écrire vous tient à une table, dans une grande disponibilité aux fantômes. »

« JE » clivé
 

« Ce livre-là parlerait d'habiter et d'être née quelque part en conjuguant ces modes à diverses personnes...dévale » métaphoriquement la carte de France, de Paris vers le Sud, côté Atlantique. Son pays est à la fois reconnaissable et imaginaire, réellement situé de part et d'autre des Pyrénées et absent de toutes les cartes ; il porte un nom de fantaisie : le pays yuorangui, qui a récemment accédé à l'indépendance. « Tout ce qui courait en moi me tenait debout, me portait. Je devenais j/e. » Ce « je » clivé, comme diraient les psychanalystes, « ni brisé ni schizoïde, mais fendu, décollé », c'est celui de l'écrivain : « J/e courais, devenue bulle de pensée. [...] J/e devenais la route, les arbres, le pays. S'absorber dans, absorber le paysage, c'était une partie de la pensée, une partie de l'écriture. »

Le roman est construit sur l'alternance des voix : directe, à la première personne, et indirecte, qui poursuit la narration de l'extérieur ; les deux étant légèrement décalées et typographiquement distinctes. « Elle mit vingt ans à rentrer, au point qu'il ne s'agissait plus de rentrer mais d'entreprendre un nouvel exil... » Avec sa vieille langue , ses coutumes funéraires particulières (des Maisons des morts où l'on se souvient des défunts par l'entremise des hologrammes), sa littérature si réduite que l'on peut en avoir une connaissance exhaustive, ce pays ressemble à une île. A la question des origines, il donne simplement la possibilité de répondre : « Je suis de là. » Même si, en dernière analyse, l'identité n'est jamais que « le lieu commun des évanouis » Sur ce plan, le roman de Darrieussecq renouvelle, par une voie inédite et inattendue, la question de l'appartenance (à une langue, à une terre, à une nation), sans entretenir la moindre nostalgie pour la vision classique ou traditionnelle de l'enracinement. « Nous étions du pays si l'on voulait ; mais ce pays était le royaume du vide, la planète des singes recouverte de sable d'où émerge le bras d'une statue perdue. » De même, pas de faiblesse ou de complaisance en faveur des luttes indépendantistes : « Tout Yuorangui qui se réclamait de son pays perdait nécessairement un peu de sa raison. Tout Yuorangui qui revendiquait lui faisait peur, petite, comme on a peur des fous. » À la fin, on ne peut dire qu'une chose vérifiable, non suspecte : « Elle était debout sur la Terre et ça tournait. »

L'autre axe du livre est celui de la filiation. Marie appartient à une fratrie, est inscrite dans un héritage, reçu et à transmettre. Elle doit tenir sa place, avancer, être fille et mère, entre un frère mort, comme évanoui, Paul, et un autre, Pablo, enfant adopté, devenu fou et se disant le fils du général de Gaulle. Les quelques pages sur Pablo sont d'ailleurs parmi les plus belles, les plus justes du livre. Au point de rencontre de ces deux lignes de force, la question de la littérature surgit, centrale. Avec force et urgence. Et surtout avec une sorte d'évidence : on n'en finit jamais d'apprivoiser les fantômes.

Patrick Kéchichian,Le Monde,le 26 août 2005.

Un roman de Marie Darrieussecq sélectionné par Télérama et France Culture.

On avance dans le roman de Marie Darrieussecq avec l'impression de flotter légèrement. L'esprit souvent s'échappe. Il rêve, s'évade, revient, comme au gré d'un paysage. Sans doute est-ce dû à la liberté apparente du texte, à ses digressions et vagabondages. Sans doute aussi à ses liens avec l'invisible, tous ces fantômes qui le parcourent et le hantent, une nouvelle fois : la sensation du vide, omniprésente, l'étrangeté de notre présence au monde, la mort, l'absence...
Le Pays met en scène une jeune femme qui vient de quitter Paris pour revenir là où elle a passé son enfance, un pays de mer et de montagne qui ressemble beaucoup à celui de l'auteur, née à Bayonne en 1969. Écrivain, mère d'un petit garçon, elle est enceinte et entame l'écriture d'un roman. De cette double attente - un enfant et un livre, qu'elle laisse également venir - naît une réflexion de plus en plus intime. Aux premières questions - être né quelque part a-t-il un sens ? de quoi est faite notre origine, d'un sol, d'une langue, d'une tradition ? - se substitue peu à peu une mémoire beaucoup plus singulière. Un frère disparu quelques jours après sa naissance, la rencontre avec Diego, son mari, la nécessité et le mystère de l'écriture. Le Pays dessine ainsi une géographie personnelle, vibrante d'intelligence et de sincérité. Généalogique et familiale, sentimentale et amoureuse. Une géographie des vivants et des morts infiniment brûlante, que seule l'écriture permet de relier et de tenir à distance. Qu'importe au bout du compte le « pays d'origine ». L'essentiel est de s'habiter soi-même.

Michel Abescat, Télérama, le 31 août 2005.

[...] Le Pays est une brillante réflexion à deux voies sur l'identité et la question des origines. [...]
 
Baptiste Liger, Technikart, septembre 2005

Marie Darrieussecq née quelque part...

Sur la question de l'identité, de l'appartenance, l'écrivain livre un roman très simplement beau, fluide et entêtant.

La mer, de longue plages, en surplomb de la montagne, quelques villes et des villages, entre tout cela un quadrillage de routes principales et secondaires, concrètement, ce qu'est « le pays ». Mais né ici, avoir ce paysage pour décor d'une mémoire d'une enfance encore vive, cela suffit-il à définir une appartenance ? Cela trace-t-il les contours d'une identité individuelle ? L'interrogation court, en filigrane, tout au long des pages du nouveau roman de Marie Darrieussecq. Un roman très simplement beau, très simplement fluide et profond, d'une étonnante absence de pesanteur - eu égard à la dense matière qu'il brasse et embrasse.
Deux fils parallèles soutiennent la narration : le récit, à la première personne et au présent, de Marie Rivière ; celui, à la troisième personne, qui, dans le même temps, la met en scène, l'observe, la regarde vivre et évoluer, l'écoute penser tout en la tenant à distance. Marie Rivière est écrivain, elle a un mari, Diego, un petit garçon, Tiot, elle est enceinte d'un autre enfant - ce sera, elle en est sûre, une petite fille, d'ailleurs le prénom est déjà choisi : Épiphanie. Marie et sa fille viennent de quitter Paris pour s'installer au " pays " : celui où elle est née, où vivent ses père et mère, celui où est mort, il y a longtemps, son frère. Le « pays yuoangui », à cheval entre France et Espagne, « un peu tape-à-l'œil, à la beauté facile, dont les habitants traînaient derrière eux leurs racines comme une paire de bretelles » - il vient d'acquérir son indépendance.

Sur l'enfance, la maternité, la mort, sur l'absence - absence des autres, absence à soi-même -, sur l'écriture, Le Pays renferme de superbes pages, empreintes d'une inquiétante inquiétude. La succession des chapitres qui ordonnent le roman trace quelque chose comme un itinéraire - celui que suivent les pensées de Marie, enceinte, un peu vacante, en retrait du cours du monde et des jours, et dont les réflexions faussement vagabondes encerclent peu à peu cette question de l'appartenance : à un lieu et à la mémoire qui s'y attache - des sensations visuelles, des odeurs... – à une langue, à une généalogie et une famille, à des êtres aimés, tantôt présents, tantôt disparus, tantôt à venir...

L'appartenance, aussi, à cet élan vital qui jour après jour guide les faits et gestes, les affections, les choix anodins comme les plus décisifs -&nbspune appartenance qui se pourrait définir en une fidélité à soi-même, à ses désirs, à son destin.

Natalie Crom, La Croix, le 8 septembre 2005

Le rêve basque de Marie Darrieussecq

Avec Le pays, Marie Darrieussecq retrouve la terre de ses ancêtres. Dans un Pays basque indépendant, fantômes et nouveau-nés se croisent... d'un coup d'aile insolent.

Du propre aveu de Marie Darrieussecq, l'idée de son nouveau roman, Le Pays, a germé il y a trois ans, le jour où un journaliste de la télévision basque espagnole est venu l'interviewer. Aux yeux de ce reporter, l'auteur de Truismes, née à Bayonne en 1969, est en effet un écrivain basque d'expression française ! « Que vous le vouliez ou non, vous êtes basque, comme un escargot est un escargot », lui a-t-il asséné.

Loin de s'offusquer, Marie Darrieussecq a été enchantée de cette définition. Et ce pur produit de la littérature Rive gauche, passée par la très jacobine Rue d'Ulm, s'est mise à apprendre cette langue hérissée de consonnes gutturales qui avait bercé son enfance. Elle a donné un deuxième prénom basque à ses filles, et fréquente assidûment ses confrères de Bilbao et de San Sebastian.

Son livre est le résultat, à peine transposé, de ce retour aux sources. Son héroïne, Marie Rivière, revient s'installer dans une étrange contrée nichée au creux de l'Europe, qui, avec son climat d'île, sa montagne totémique (la « Glyphe », et non la Rhune), ses villas modern style accrochées à la falaise et ses musées aux formes molles, ressemble comme deux gouttes d'eau au Pays basque. Un Pays basque sans frontons ni espadrilles, tout en irisations et variations atmosphériques, qu'on n'avait peut-être pas aussi bien dépeint depuis Pierre Loti.

Porosité au monde.

Seule différence avec l'époque de « Ramuntcho » : dans le récit de Marie Darrieussecq, l'Euskadi, réunifié, a accédé à l'indépendance ! Un petit coup de génie romanesque – ou une simple anticipation, tant le Pays basque espagnol semble aujourd'hui au bord de l'autodétermination –, qui confère au livre l'allure d'un rêve éveillé. C'est l'occasion de tableaux à l'ironie presque imperceptible : concert farouche de rock indépendantiste, colloque où pontifie un « grand écrivain national ». Et puis il y a cette rencontre avec une Christelle connue au collège, rebaptisée « Hirondelle » en langue basque, qui tient un magasin dans une rue « anciennement de la République » d'une ville qui pourrait être Bayonne. Vertige de la page blanche historique, dans un terroir si ancien et trop exigu...

Qu'on se rassure : Marie Darrieussecq ne s'est pas muée en pasionaria. À vrai dire, plus que sur l'actualité politique, les rêveries de son personnage portent sur un drame familial sous-jacent : un frère adoptif qui a sombré dans la folie, une mère artiste plus célèbre que sa fille, d'où rivalité ! Mais ces embryons d'histoires sont recouverts par son unique obsession. Car ces retrouvailles avec la terre des ancêtres - pieusement conservés sous forme d'hologrammes dans d'étranges « maisons des morts » – coïncident avec une double gestation : celle d'un enfant à naître et celle d'un texte. À l'écoute de son corps, la romancière excelle à décrire ces remuements internes, ces ressacs hormonaux. Autant dire que le suspense n'a rien d'insoutenable : à la page 290, une petite Épiphanie paraît, et le roman des origines a été écrit...

On le voit, fantômes et nouveau-nés restent les deux mamelles de la littérature selon Darrieussecq. Ses détracteurs s'agaceront de plus belle de ces problèmes de liseré dans la chambre de bébé. Ou bien de certaines afféteries typographiques, qui ne remplacent pas une véritable élaboration romanesque. Les fans de la romancière basque « d'expression française » s'émerveilleront, eux, de sa porosité au monde, de cet art de faire pivoter légèrement la réalité sur son axe. Et, plus encore, de ce coup d'aile insolent qui survole sans effort des gouffres de lumière blanche, au-dessus de l'Atlantique.

François Dufay,Le Point, 8 septembre 2005

L'Euskadi m'a dit

L'écriture est une course de fond que l'on remporte parfois à l'énergie. La première phrase du nouveau Darrieussecq nous y plonge, sans préavis : « Je courais, ignorante de ce qui se passait. Je courais, tam, tam, tam, tam, lentement, à mon rythme. Une heure, droit devant. Dans le souffle. La route était libre. Je courais. D'une certaine façon, j'avais aussi laissé l'écriture. Ça s'écrivait tout seul. Je courais, devenue bulle de pensée. Un personnage de bandes dessinées surmonté par sa bulle. Le corps à son affaire, le cerveau dans son contentement d'organes. »

Le style de la romancière, toujours, est reconnaissable, à son élan, voire à une certaine rudesse. Depuis Truisme, en 1996, Naissance des fantômes, ou plus récemment White, on sait que la phrase de Marie Darrieussecq est chevillée à la sensation. Et qu'il y a toujours quelques fantômes, quelques esprits, comme si elle était capable de se promener entre deux mondes, le nôtre et celui des morts.

Avec Le Pays, Marie Darrieussecq entreprend de nous conter son retour sur la terre de ses ancêtres. Pour mieux brouiller les pistes, elle scinde son récit en deux parties distinctes, multipliant ainsi les points de vue.

Tout d'abord, grâce à un monologue intérieur, l'on suit, au plus près, les états d'âme de Marie Rivière, l'héroïne qui décide avec son mari, Diego, et son jeune fils Tiot, de quitter Paris pour s'installer au Yuoangui, pays de ses racines, territoire imaginaire coincé, comme la pièce d'un puzzle, « entre la France et l'Espagne ». Voilà pour l'intrigue de ce retour aux sources, où l'on croise l'esprit d'une grand-mère tant aimée, et où l'on culpabilise d'avoir laissé à Paris, Pablo, le frère interné qui se prend pour le général de Gaulle.

L'autre versant du roman passe du « Je » au « Il ». Et le texte prend de la hauteur, devenu compte rendu objectif de cette réinsertion dans une région d'enfance. Le récit progresse ainsi, par l'entrelacement de deux voix. Apparaissent alors des rhizomes, ces petites radicelles qui mènent aux racines, puis aux branches d'une vie habitée par quelques souvenirs fondateurs, ainsi revivifiés.

Cette alliance narrative permet à l'auteur d'explorer plus avant ce pays « Yuoangui », qui, telle la Syldavie inventée par Hergé dans les aventures de Tintin, s'épanouit en toute impunité. Malgré tout, derrière le maquillage de la fiction, avec sa pelote, ses ferias, sa vieille langue, son folklore caractéristique, son ambivalent désir d'autonomie, on reconnaît le Pays basque (l'Euskadi pour les intimes), cher à une Marie Darrieussecq née du côté d'Anglet, au coeur du « BAB » (Bayonne, Anglet, Biarritz), territoire sentimental, autant que géographique, que l'on retrouve d'ailleurs dans le roman, à peine transfiguré sous la dénomination « BCB ». L'autre indice, et pas des moindres, que nous livre l'écrivain, concerne Pierre Loti, « dont la lubie, écrit-elle, fut de s'affubler un jour d'une descendance yuoanguie », alors que l'on garde en mémoire le Ramuntcho de Loti, eh oui, Loti, n'en rougissons pas...

Comme dans tous les romans de Marie Darrieussecq, il est question de voyage. Un voyage, ici, vécu comme une épiphanie, dans tous les sens du terme. Marie Darrieussecq fait escale au coeur de son passé et finit par reconnaître que « c'est peut-être ça, être de quelque part. Un sentiment géographique, reconnaître une terre comme on reconnaît un visage. » Que vaudrait notre randonnée sur terre si l'on passe sa vie à oublier ses racines ? Adishatz, Marie !...

Olivier Delcroix, Le Figaro du 15 septembre 2005

Le Pays

Entre autofiction et politique fiction, le nouveau roman de Marie Darrieussecq a pour thème central le retour au pays. Mais, surtout, il opère un déplacement radical des positions du sujet et du narrateur du roman psychologique. Grâce d'abord à un choix d'écriture assez simple : l'alternance de la première et de la troisième personne. Et aussi grâce à l'affirmation d'un " je " scindé : " j/e ".

La narratrice enceinte de la petite Epiphanie, son mari Diego, né par hasard en Patagonie, et leur fils de deux ans, Tiot, quittent Paris pour s'établir au pays yuoanguyi. " Tagadoum, tagadoum... "Quelque part entre Espagne et Landes de Gascogne, ce petit pays vient d'accéder à une indépendance longtemps revendiquée. Les autorités locales courtisent la jeune femme, romancière célèbre, espérant son adhésion à la cause de la littérature nationale. Mais elle parle à peine la " vielle langue ". Tiot, qui assimile à toute vitesse yuoangui, français, espagnol, doit servir d'interprète à sa maman pour la plupart des transactions de la vie quotidienne. Ainsi, dans mi graves mi burlesques, se déploie la complexité d'un roman familial où sont présents une mère plasticienne, un frère adoptif schizophrène, Pablo, convaincu d'être le fils du général de Gaulle, le souvenir de la grand-mère Amova, qui donne sa mesure aux avatars contemporains d'un culte des morts hérité de coutumes ethniques. La Maison des Morts, où le hightech permet à chacun de dialoguer avec ses défunts réapparus sous la forme d'hologrammes, en dit très long au passage sur ce qui hante en profondeur les sociétés contemporaines. Mais l'essentiel réside dans une approche neuve de l'humain, de son rapport à la Géographie et aux facteurs de l'identité. avec une liberté confondante de beaucoup de poésie, Marie Darrieussecq convoque pour dire le corps, le sexe, la personne, des schémas qui relèvent d'un continuum de la physique, de la biologie, des lois anthropologique et de la culture. De quoi faire basculer le roman et ses lecteurs dans un XXIe siècle enfin tangible, palpable, délivré des scories du naturalisme, de la critique sociale positiviste, comme de la plupart des blocages inhérents aux expériences formalistes. Le Pays est sans nul doute un des romans les plus importants de cet automne 2005.

Spirit, octobre 2005

[...] La narration est pleine de paragraphes extrêmement percutants : la justesse du regard, le choix des mots, frapperont tous les lecteurs et peut-être plus encore les lectrices. Il faut compter parmi elles pour admirer un paragraphe benoîtement consacré à un achat de meubles chez Ikéa. La mobilité, redisons la brume, des descriptions est à la base même de leur charme. Ce Pays basque n'est pas un catalogue touristique ; ni les espadrilles, ni les toiles basques n'y sont décrites par le menu et encore moins, comme le font avec raison les chefs d'entreprise, remises au goût du jour : c'est le pays entier qui est vu d'un œil à la fois contemporain et poudreux, très loin de l'exotisme de Pierre Loti, qu'on appréciera à l'extrême.

Épiphanie va naître simplement sous la plume de l'écrivain, le roman Le Pays naît lui à chaque ligne dans le corps et le cœur de la femme qui l'écrit et du lecteur qui suit ses pas et ses promenades. Il croise une véritable histoire familiale, la double personnalité d'une mère et d'un père et qui interrogent l'enfant à venir autant que le fait une approche inattendue du culte des morts. [...]

M. Delaunay-Brohan, La République des Pyrénées, le 30 septembre 2005


ZOO

Les obsessions d'une entomologiste du genre humain rassemblées dans un recueil de nouvelles.

Quinze nouvelles de Darrieussecq, écrites ses vingt dernières années, toujours pour des commandes ( de magazines, de musées, etc. ), choisies par Darrieussecq pour ce recueil bien nommé : Zoo. Mères problématiques, métamorphoses, animaux, clones humains, fantômes... Ces nouvelles brassent les obsessions de l'auteur en un bestiaire léger, où son regard d'entomologiste du genre humain s'épanouit avec une grâce comique, souvent plus désinvolte que dans les romans. Dès l'intro, qui se pose comme la réponse éventuelle à la question  "  Qu'est-ce qu'une truie ?  ", elle livre sa définition du genre : "  une nouvelle, ce n'est pas un petit roman. C'est une idée qui vient sur les bords d'un roman, pendant son écriture. Une idée que le roman ne développera pas, parce qu'elle est juste à côté de lui (...)  " A découvrir, sa première nouvelle, "  La Randonneuse " -avec laquelle elle gagne le prix du jeune écrivain en 1988-, un petit condensé d'angoisse où celle qui a peur, victime potentielle, se mue en meurtrière cynique. A relire, "  Simulatrix  ", l'excellente nouvelle écrite en 2003 pour Les Inrocks -enfin une écrivaine écrit vraiment sur la sexualité féminine, sans prose ni langue de bois. Et puis la nouveauté : "  Juergen, gendre idéal  ", écrite en 2006 pour le catalogue de l'expo Juergen Teller qui se tient depuis quelques jours à Paris, dans la tentative de chercher "  un équivalent-mots de ( son ) travail plastique qui ne soit ni critique ni illustratif  ". Où il sera bien sûr davantage question de chats, de mère, de mort, et de fantômes : en court comme en long, pour soi ou commandé par les autres, l'équivalent-mots que trouve Darrieussecq, comme tout vrai écrivain, c'est toujours celui de son univers esthétique personnel.

Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, 14 mars 2006


Farces et fables de Marie Darrieussecq


Pour une surprise, c'est une bonne surprise, le volume de nouvelles de Marie Darrieussecq. Car ce sont de vraies nouvelles et non pas des fragments de roman ou bien des textes qui démarrent et puis restent en l'air. L'auteur nous apprend, dans une sorte de préface, qu'elles ont été écrites " ces vingt dernières années " : des idées qui se faufilent en marge de ses romans, des obsessions qui la harcelaient. Elle cédait à leur passion, dit-elle, seulement quand il y avait " une commande ". Moi je veux bien croire, mais la commande, ça se provoque aussi. Et en définitif, pourquoi avoir honte d'aimer écrire des nouvelles ?

" La Randonneuse ", l'une des plus anciennes, n'a pas, elle, été écrite sur commande. Ou alors, c'était la commande du destin. Grâce à cette nouvelle, Marie Darrieussecq a gagné " le prix du jeune écrivain ", en 1988. La maîtrise technique est déjà présente dans ce texte un peu conventionnel mais bien ficelé où la peur de la narratrice mène au crime.
Elle s'est retirée, seule avec chat et chiens, dans un chalet isolé à la campagne. Tempête de neige. Quelqu'un tape à la porte, elle ouvre. Entre une femme plutôt bizarre, avec un regard jaune et fou, qui cherche abri. Des petits détails destinés à faire peur décident la narratrice à proposer à son hôte de la descendre en voiture au village. Après un passage par le bistro, elle rentre toute seule. Sur le bas-côté de la route, elle revoit la créature glissant sur ses skis. Elle accélère. Cette fois-ci elle ne se laisse plus attendrir, elle n'ouvre pas la porte. Le lendemain matin, la tempête a cessé. Elle retrouve le corps de l'autre gisant sous le soleil.

Un gendre efficace

Il y a en tout quinze nouvelles. " Jürgen, gendre idéal " est sans doute l'une des meilleures. Le fantastique s'accompagne d'un sens très subtil du comique. Quand je l'ai lue, je venais de finir le livre Le premier sexe, d'Eric Zemmour, qui essaie avec un brin de mauvaise foi machiste de nous convaincre que l'homme est en cours de féminisation. La narratrice est une photographe de mode qui vit à Londres avec son mari Jürgen. Il est drôle, il s'occupe de leurs enfants avec " efficacité ".

Elle photographie des clowns à poil et n'est pas sure de son art. Jürgen l'encourage à se photographier toute nue. Elle a une vraie passion pour les orifices de son propre corps qu'elle photographie sans relâche. Elle nous parle aussi de sa mère, restée en Allemagne, qui est veuve, et de son père qu'elle n'a jamais connu. Un jour, sa mère lui téléphone, paniquée : son chat a disparu. Elle et Jürgen se rendent en Allemagne, à Munich. On cherche le chat désespérément. Jürgen, lui, est le plus efficace, comme d'habitude. C'est lui qui retrouve le cadavre du chat et sait consoler sa belle-mère qui a l'air complètement séduite pas son gendre. On enterre le chat dans un cimetière pour animaux. Quant à la belle-mère, elle a besoin de se reposer dans une clinique. Quand elle revient chez elle, le chat ressuscite. Le père aussi. Il ressemble à Jürgen.
On apprend, en lisant les petites notes à la fin du volume, que cette nouvelle a été inspirée par les photos de Jürgen Teller qu'on peut voir à la Fondation Cartier. Dans beaucoup de photos, Jürgen Teller se montre nu. Je me fiche de mon apparence, déclare-t-il à la presse.
Marie Darrieussecq raconte sans élever la voix. L'onirique s'infiltre tout naturellement, elle ne nous tire pas par la manche. Sauf dans la dernière nouvelle : une jeune mère qui nous parle de son accouchement et puis de sa maternité nous confie qu'elle trouve les rêves plus vraisemblables que le réel. Ils la harcèlent. Elle les quitte " comme on s'endort ", elle les retrouve " comme un pays natal ". tout en parlant, la narratrice se retire petit à petit de son récit, elle n'a aucun pouvoir sur ce qui se passe autour d'elle, elle devient transparente et finalement invisible aux yeux de ses enfants et de la baby-sitter. Elle continue à parler sans être vue ni entendue.

C'est le rôle de l'écrivain de jouer le dieu caché et celui du lecteur de faire semblant d'y croire.

Ed Pastenague Tageblatt Avril 2006




Photo Hélène Bamberger