| Entretien
réalisé par Amy Concannon et Kerry Sweeney en mars 2004 White
Comment et pourquoi
est-ce que vous avez décidé d’écrire sur le
Pôle Sud? Il se trouve que mon mari est astrophysicien et qu’il va tous les deux ans au centre du Pôle Sud pour récolter, dans la neige, des météorites (métier que je me suis amusée à caricaturer avec le personnage d’Ukla). J’avais donc des données irrésistibles à utiliser, sur un plan romanesque. Depuis longtemps je
travaille sur le thème du vide, et sur deux questions : que
fait-on quand on ne fait rien ? « et
« où est le centre du monde ? »
Être bloqué des mois au centre de
nulle part, environné de blanc, perdu dans un temps et un espace
problématiques,
était une expérience que je voulais explorer. Cela dirait
forcément
quelque chose de l’humain. Mon mari
est très proche du personnage du Lutin. L’expérience de
mon mari était tellement fascinante, et croisait de si
près mon propre questionnement, que je n’ai pas vraiment choisi
d’écrire « White » (tous mes livres me
tombent plus ou moins dans la tête sans que je sache
d’où ils viennent, et je n’ai pas le choix de les
écrire : il le faut). Mais White est sans doute le livre
qui m’est finalement le moins personnel, qui dépend le plus de
l’expérience de quelqu’un d’autre. Il fallait presque que je
m’en débarrasse, pour pouvoir passer à autre chose. Pour le meilleur et pour le pire, c’est donc sans doute mon livre le plus romanesque, et le moins autobiographique. Toutes les données scientifiques viennent de mon mari, et tout le reste est fiction. |
![]() Photo par Dolores Marat avec l'aimable autorisation de l'auteur et de Marie Darrieussecq |
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Quel était
votre but personnel et universel en écrivant ce roman ? Répondre encore une fois à mes deux fameuses questions. Questionner le vide. Mes romanciers préférés tentent tous de répondre à ces questions, chacun à leur façon : de Melville à Modiano! Le
Pôle est-il le centre du monde ? Ou au contraire sa
périphérie maximum ? Tout est géographie,
dans mes livres. La psychologie, l’histoire, sont des
géographies. Et l ’écriture est très porche
pour moi d’un exercice zen, d’un « rien faire »
où le moi psychologique est évacué. Ecire c’est
être absent à soi-même, c’est résonner,
être poreux au monde, posé là. Est-ce que le produit
fini se rapproche du roman que vous aviez imaginé avant de
l’écrire ? Oui, après bien des difficultés. White a d’abord été interrompu par la naissance de mon fils, en avril 2001. Je n’avais plus la concentration et le temps nécessaire, momentanément, pour me lancer dans ce grand chantier si vide, où je devais tout sortir du blanc.J’ai donc écrit Le bébé. Quand j’ai repris White il y a eu le 11 septembre.
J’avais déjà écrit 80 pages de White, une première version
où Edmée était un agent de la CIA. Après le
9/11 ça devenait complètement absurde, tout ce qui se
référait à la CIA était obsolète ou
indécent. Non seulement on ne pouvait plus s’amuser avec
ça, mais en plus, plus personne ne savait à quoi servait
un agent secret. Qu’est-ce que ça voulait dire, un agent secret
au Pôle Sud ? Au départ, mon idée était un labo bactériologique enterré sous les glaces : une vraie intrigue de thriller. Je me suis sans doute posé trop de questions d’ordre moral après le 9/11, après tout j’aurais pu écrire ce thriller tout de même, mais ça ne m’amusait plus comme avant. Donc j’ai jeté les 80 pages (4 mois de travail), tout simplifié, tout repris à zéro : juste une histoire d’amour. Très difficile à écrire. |
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Je suis restée « plantée » pendant plusieurs mois après la scène du premier regard, quand Edmée descend de l’avion. C’est la Callas qui m’a sauvée, qui m’a rendue au lyrisme. En l’écoutant j’ai compris comment oser écrire les scènes d’amour, tout ce sentiment, toute cette fougue, sans rien avoir à justifier. Vous pensez que le
style de
White est un
style similaire à vos autres livres ou est-il différent ? Tous mes livres ont une écriture différente. A chaque sujet sa forme, à chaque livre son rythme, son harmonie… Mais le style profond reste le même, les questions restent les mêmes. L’écriture
de White est staccato au
début, elle vise à secouer, à donner le mal de mer
; les phrases sont plus courtes que dans d’autres livres, ça va
vite, il y a des bruits, des sons, les fantômes s’amusent… Est-ce que vous vous
identifiez à Edmée ? Comme à tous mes personnages, ni plus ni moins. Elle m’est plutôt sympathique.
Pourquoi le
passé de Peter et Edmée est-il important pour
l’intrigue ? Ils ont un secret en commun, et ce secret c’est que les enfants peuvent mourir. Ils tombent amoureux par dessus ce secret. Ils se débarrassent de leurs fantômes grâce à leur rencontre, peut-être… Pourquoi avez-vous
donné la priorité à des scènes en solitaire
des personnages plutôt que des conversations entre ces
personnages ? Par ailleurs je crois que le blanc et le vide n’incitent guère au dialogue. Le Pôle isole les personnages encore plus qu’un autre lieu. Est-ce que les
idées et projections futuristes du roman sont basées sur
certains aspects de notre époque selon vous ? Selon vous, est-ce que
le thème de l’amour est sine qua non dans un roman ou
peut-on faire sans ? Les rêves,
l’imagination, la solitude et le rôle des femmes
semblent toujours au centre de votre écriture… J’essaie d’inventer des rêves plausibles pour mes personnages. Des rêves fictifs qui pourraient correspondre à leur psyché. A quel temps raconter un rêve ? Avec quelle syntaxe ? Pour les femmes, cela m’est naturel d’écrire sur elles. Je suis féministe dans la vie, pas nécessairement dans mon écriture. Je ne crois pas à une écriture féminine. Idée dangereuse, ghettoïsante, minorisante. Il y a peut-être des thèmes féminins, mais l’écriture est sans sexe, de même que le cerveau. Pourquoi
la référence à 9/11 ? C’est un repère
historique, qui permet de situer l’action dans un futur relativement
proche, à peu près 2020. Pourquoi
parlez-vous autant d
’ Imelda Higgins ?
Vous êtes-vous inspiré du personnage
d’Andrea Yates comme référence intertextuelle? Le nom d’Andrea Yates est inconnu en Europe. Ce fait divers est resté américain, avec un débat typiquement américain, très radicalisé, sur le féminisme et la peine de mort. Dans ma
famille éloignée, une mère a tué son fils
de huit ans en lui cognant la tête contre la baignoire. Ca m’a
largement autant « inspirée
» (et traumatisée). |