Le Pays de Marie Darrieussecq


Vivre au pays

par Christiane Boutaudou

Dans le roman Le Pays de Marie Darrieusecq, tout se passe après, dans un monde  étrange,brisé, peu lisible, où rien n’est plus exactement comme avant. Ce « pays », le monde, il convient pourtant de l’habiter, même si la mémoire conservée du passé rend l’exercice encore plus difficile, quand tout retour en arrière est vécu comme impossible.

Bien des signes, en effet, suggèrent une rupture, une effraction violente, scindant un « avant » et un « après » dont la conscience de l’héroïne a subi les effets dans une double histoire, individuelle et collective, où, sans hiérarchie apparente, se renvoient, en miroir, des images de catastrophes aux conséquences toujours actuelles.

Au niveau de l’expérience personnelle, la mort subite du frère Paul  encore bébé constitue pour l’héroïne le premier d’une série de traumatismes. La folie de Pablo, le frère adopté par ses parents en substitut de Paul  en constitue un autre, violence intérieure extériorisée en « hurlements » qui menacent jusqu’à son point limite de résistance l’intégrité de la personne, aiguisant un besoin de « disparaître ailleurs » sous peine de désintégration .

Au niveau de l’histoire collective, la mémoire d’Hiroshima est omniprésente, et l’anéantissement possible du monde accompagne le quotidien d’une conscience en alerte, toujours menacée de disparition, mais où les centrales atomiques et la Recherche scientifique, au même titre que les météores, sont les données incontournables d’une existence précaire, fragile par essence.

C’est d’ailleurs au ressenti, par identification, de l’explosion atomique que l’héroïne associe les cris de son frère. Les atomes « se séparent ». On est « dans le vide, dans le hurlement. »

Et l’héroïne vit, somme toute naturellement, à l’ombre de la « Centrale atomique » où travaille son mari Diego, et où non loin du bord de mer prospèrent les crabes irradiés  que l’on sert au restaurant voisin.                                

Dans ce roman où le sentiment de l’espace occupe tout au long la place laissée vide par l’Histoire, la perte des repères géographiques est par ailleurs constante, induisant la construction d’un nouveau « sentiment géographique » marqué par la désorientation.

La « nausée » dont souffre l’héroïne enceinte, ainsi que les vertiges qui l’accompagnent sont, en ce sens, emblématiques  de cette difficulté à se situer dans l’espace, qui conduit, de vertige en vertige, au bord de l’évanouissement ; et la question fondamentale devient  un « Où suis-je ? »  qui rend bien désuète la question du « Qui suis-je ? ».

Quant au pèlerinage à la montagne de la Glyphe, il illustre lui aussi cette incessante confusion des trois dimensions, des plans vertical, horizontal,  profond. Au terme de l’ascension, « tout ce qui était vertical est devenu horizontal », et le centre du corps, monté vers la tête, « redescend » vers le ventre.

L’héroïne ne s’est-elle pas justement mariée  par souci d’une boussole, afin d’introduire au moins un repère sur une carte qui auparavant n’en avait pas, créant  la « bulle » nécessaire de survie dans  un monde autrement «  non quadrillé » ? La bulle est « élastique » ; l’un d’eux peut « partir vers les bords », mais la « bulle extrême », dilatée au maximum, reste vivante par la grâce  d’un mariage dont le certificat authentifie, comme sur les plans de ville, un irréfutable « Vous êtes ici ».

A cette perte incessante des repères s’ajoute un flou permanent des limites qui n’est guère plus rassurant, et confronte héroïne et lecteur au malaise.

Car en ce « pays » dont la souplesse étonne, rien n’est étanche, aucune frontière imperméable, et l’on passe aisément, sans s’en rendre compte, du réel à l’imaginaire, du normal au monstre, bousculant les étiquettes rassurantes d’un Rationalisme triomphant, avide de certitudes, mais défunt.

Ainsi frôlons-nous toujours le fantastique,  réintroduit ici comme une dimension menaçante, mais réelle, de l’expérience. Qu’est-ce après tout qu’un fantôme, sinon la présence agissante d’une hantise, un furtif  « épanchement du songe dans la vie réelle », un bref « accès sur l’envers des choses », une hallucination de l’inconscient?

Et le monstre n’est monstre qu’au regard d’une normalité rigide, qui voudrait ignorer les passages naturels d’un règne à l’autre, les « failles » d’un plan grandiose  dans lequel la nature, souvent redoublée par la science, se plaît à égarer l’homme. A u « pays » de Marie Darrieussecq, il y a plus de choses que «  n’en rêve » la philosophie d’Horatio ! Etoiles à huit branches et double bouche, entrevues en bord de mer côtoient  les « gémissements » humains de deux arbres qui se frottent, au sommet de la Glyphe, dans leur douleur à eux d’être au monde. Avec plus d’humour, une illusion des sens métamorphose en « rocher vivant » un éléphant de mer patagonien, nonchalamment adossé aux restes rouillés d’un vieux cargo pris dans la roche.

Cette impression de perdre ses repères, la narratrice la cultive d’ailleurs savamment vis à vis du lecteur comme d’elle-même, et jamais aucun lien ne vient préciser le passage du réel au virtuel, de la réalité au rêve . L’ellipse, l’association d’idées suffisent à l’héroïne pour passer du « chant nocturne des grenouilles »qu’elle écoute la nuit, dans le jardin de  son lotissement basque, à l’île de Nauru où les « Australiens parquent leurs sans-papiers ».A nous de comprendre a posteriori que l’information précédente est donnée par la voix d’une speakerine de T.V., et que l’héroïne, donc, est de nouveau chez elle.

A ce degré de flou, tout se confond donc à mi-chemin de la réalité et du rêve, pour venir se recueillir au lieu ultime et subjectif  que creusent, en nous, la conscience et ses représentations.

Ainsi  le nouveau monde, le « pays », prend-il finalement la forme d’un gigantesque fourre-tout hétéroclite, conséquence de la chute des anciennes hiérarchisations ( homme, animal, plante), de la brusque réduction, grâce à la vitesse ,de la taille de l’univers, et si le besoin d’ « assembler à neuf » de nouvelles terres inondées , d’ « englober » un pays stable, intelligible,  se fait sentir, si, comme pour sa fille en gestation, il « doit bien y avoir un tout »quelque part ,  nous n’assistons la plupart du temps qu’au prélude de sa construction par le biais de l’association d’idées permanente, par où se manifestent et la vie de la conscience et la forme maîtresse du roman dans sa temporalité.

Un monde étrange donc, inquiétant, «  l’ère du soupçon » généralisé des romans de science-fiction. A rebours, le roman de Marie Darrieussecq semble  apporter au « Pays » deux autres types de réponse, l’extase contemplative, par où s’exprime le désir de reformer l’unité perdue du monde, et l’humour, qui jouit à sa manière de toutes les possibilités combinatoires nouvelles offertes à son agilité.

Nul mysticisme, pourtant, dans ce monde sans dieux, sans transcendance, où seul persiste le culte  des ancêtres pérennisés  grâce à l’invention post-moderne de l’hologramme, où survit, aseptisant la douleur de leur perte, l’image mobile en trois dimensions du défunt, nouvelle métaphore de son âme.

Mais une nostalgie du Centre, de l’enfouissement utérin, dont les traces indubitables dans la mémoire confèrent à certains lieux l’évidence d’une réminiscence. Ainsi Marion Rivière, lorsqu’elle visite, aux Etats-Unis, le canyon de Schelling, éprouve-t-elle le sentiment d’un « chez-elle brusquement révélé », d’un Eden, où « tout était compréhensible, tracé dans l’espace, évident ».

Mais de tels instants, où souffle l’ « esprit des origines » sont rares ; le plus souvent, le monde est pesant, et le besoin d’élévation  s’y fait constamment ressentir, en une aspiration profonde  à la légèreté, à la tentation de quitter son corps. Ainsi la scission du corps en deux moitiés , l’une aspirant à quitter l’autre,  offre-t-elle, lors du récit de la course qui ouvre les premières pages, outre un bel emblème de l’opération d’écrire, la courbe asymptotique du désir de l’héroïne, s’élever, se faire « bulle » un instant, ne serait-ce que pour retomber, retrouver «  la jointure »,et jouir, seule, dans une sensation à la fraîcheur renouvelée, du mystère de ce corps qui permet aussi de ressentir, pour qui s’attarde à la margelle du puits, le bruit de l’eau au goût de « roche ».

Ainsi la mouette,  qui « s’amuse dans les ascendances » devient-elle comme une forme symbolique de cette liberté du vol, et le souhait  de l’héroïne celui de « marcher de mouette en mouette, à gué dans le vide ».

Tous ces passages, au lyrisme  poétique confirment donc une aspiration à l’extase, aux «  épiphanies » successives  (« Epiphanie » n’est-il pas le prénom de l’enfant à venir de l’héroïne ?), comme si la conscience, en proie au défilé constant des images, exprimait par là son besoin d’un «  arrêt sur images », en un instant de pure contemplation. Il est ainsi des moments où le pays (basque), par ailleurs si fuyant, accepte de « sauter aux yeux » de Marie, s’offrant enfin à la rêverie dans une globalité, dans l’extrême étendue de son « déploiement ». A la perplexité inquiète, et même angoissée devant le monde répond donc la rêverie  heureuse,  voire la relation d’amour avec un pays relié à l’infini de ces deux lieux d’émigration que furent, pour le Pays basque, l’Islande et l’île deTerre-Neuve.

L’intelligence, en effet, ne cesse tout au long du roman, de « relier », privée qu’elle semble désormais de ses fonctions de logicienne ou d’organisatrice de projets d’actions sur le monde. Dans ce livre où l’on attend beaucoup,- un enfant, un livre-, elle ne cesse d’aller et venir, parcourant sans relâche l’espace telle un satellite explorant les confins. Et, sous l’égide  de l’association d’idées reine s’élabore ainsi quantité de « « réseaux », de « structures », de « mobiles » dont le modèle semble à chercher tout autant dans la molécule des chimistes que dans l’arborescence informatique.

Ainsi le plus petit trouve-t-il sa place au sein du plus grand  dans ces instants de méditation nocturne où l’héroïne, en se « reliant », retrouve avec le cosmos une relation d’harmonie heureuse. Des lucioles dans une main, une pomme dans l’autre, ses dents, au jardin « détachent un morceau du monde », et  en cet acte  dénué de toute référence religieuse  peut se répéter librement  un vieux cannibalisme amoureux archétypal.

Il arrive donc à la conscience, même si tout retour en arrière est impossible, de restaurer , par sa présence accueillante au monde, l’unité perdue. Cette  dernière explore aussi, à loisir, les confins, soucieuse de ne rien oublier de ces terres jadis « incognitae », que la mondialisation offre aujourd’hui à notre modernité. L’Atlas intérieur de Marie Darrieussecq n’ignore donc ni les Malouines ni la Tasmanie, ni la Patagonie ni l’Islande, et fait plus que les recenser ; il les relie à soi, il ne cesse de les penser, d’Est en Ouest, du Nord au Sud , du fond des mers où survivent, grâce à la culture, le mystère de l’Atlantide et des calamars géants dont seules, les traces attestent l’existence, au fond d’un ciel habité désormais par l’Homme. Ainsi s’élaborent alors , dans la lignée baudelairienne, tout un réseau de « correspondances », tout un système d’équivalences entre ces points éloignés du globe,où sous la « toile » de l’informatique perce la spiritualité du ciel étoilé  dans une géographie réinventée.

A l’inquiétude répond donc, dans ce roman, une certaine sérénité. Mais le sérieux, dans «  Le Pays », semble bien n’être qu’une tentation. Tout au long du roman, c’est l’humour qui prédomine, dans un double esprit de distance et de goût du jeu.

Celui-ci, d’abord, dédramatise ; et les occasions en sont nombreuses en ce monde fasciné par la violence, qui porte en lui le souvenir effrayé des jours  où il s’est vu mourir : Hiroshima, Tchernobyl, le 11 Septembre, la liste peut s’accroître ; de même qu’  en la mort de sa grand-mère, l’héroïne a frôlé sa propre mort. D’où l’invention cocasse, au nouveau Pays, de la « Maison des morts ». Jouant avec les nouvelles possibilités de la science, et la découverte des  hologrammes, l’écrivaine invente de postmodernes visites  au cimetière, où, d’un « clic », le mort virtuel recréé par la science avec ses images, ses odeurs, apparaît sur l’écran, prêt à poursuivre la conversation jadis interrompue. Tout est prévu, jusqu’à la boîte de kleenex. Et le ludisme éclate en cette utopie moqueuse.

Plus globalement, l’intelligence, telle celle de l’enfant, semble se complaire,  au long du roman, à poursuivre un infini jeu de « Lego ».Qu’il s’agisse de recenser le monde ou de le construire, qu’il s’agisse d’écrire, la métaphore est identique : « emboîtements », « agencements, milieux, structures ».Point donc de différence essentielle entre écrire et penser : les phrases s’engendrent ; le roman se constuit. Dans les deux cas, l’art de combiner joue un rôle essentiel ; et l’image la plus jubilatoire, pour l’héroïne enceinte, reste celle de la poupée gigogne, dans laquelle « l’Univers, la Terre, l’Europe, le Pays, une voiture, un corps, un utérus, et des petites bulles qui tournent » s’organisent en un agencement merveilleux par le tout qu’il constitue des morceaux épars.

L’écrivaine, donc, s’amuse, joue le jeu d’une écriture moderne, où s’installent, à l’instar du monde, les joies des nouvelles technologies. Dans le roman, on « zappe », on « clique », on procède, comme en informatique, par «  arborescences », le roman mimant, dans sa progression et dans son écriture, une réalité postmoderne dont il se fait ainsi le témoin.                                                         

L’alternance des deux voix narratives , qui , du début à la fin du récit , s’impose à notre lecture relève, certes , d’une réflexion sur l’auto-fiction, mais participe aussi, à notre sens, de ce ludisme dans lequel s’épanouit l’écriture de Marie Darrieusecq.Il suffit de voir, dès les premières pages, la possible mise en abyme humoristique de ce procédé, avec l’invention d’un « j/e » qui semble parodier l’écriture lacanienne.(1)                                                                                                 
Entre sérieux et ludique, au lecteur, donc, de faire la part du jeu, ce qui n’est pas forcément facile. Marie Darrieussecq, en effet, semble écrire sous le principe du plaisir, y compris celui de piéger le lecteur dans un  miroir brillant  où s’affirment une liberté et une distance peu communes . Aux dangers du monde, qu’illustrent les menaces de la vague de Tubarao, l’écrivaine répond donc, avec humour, par le « surf » qui seul permet de glisser la vague en se laissant faire au bon moment.

Il n’est donc pas facile de vivre au « Pays », si l’on entend par là le monde d’aujourd’hui  dans les complexités de sa toute nouvelle mondialisation. Face à lui, Marie Darrieussecq, dans son roman « Le Pays », dresse le portrait d’une héroïne moderne, tout à la fois mère et écrivaine comme elle. Confrontée au monde, celle-ci ne répond pas par une solution unique, mais par tout un nuancier d’attitudes et de comportements au spectre large, dont certains, marqués par la nouveauté, sont à l’image même du monde neuf qui lui est proposé.         

(1) Nous nous contentons d’effleurer ici ces deux sujets, qui mériteraient, pour chacun d’entre eux, un long développement.

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