"Momo, allégorie d'une famille défigurée"

par

Arthur Allain


Ce deuil incomplet peut être entre autres allégorisé  par la figure de Momo que nous avons déjà signalée. L’homme défiguré, surenchère au divorce, est l’élément qui a définitivement disloqué la famille. Son physique parle et, comme une énigme d’un roman moyenâgeux, sa blessure, dont on ne connaîtra jamais l’origine, pourrait bien n’être, sur un plan symbolique, que la conséquence de cet acte involontaire. Repoussé, inconsciemment ou non, même par sa femme dont les raisons de l’avoir pris pour mari sont pour le moins obscures, il semble matérialiser
la Fatalité qui brise une famille : Momo peut donc être perçu comme une allégorie. Il est aussi le bâtisseur : on le rencontre peu dans le roman, mais il demeure la plupart du temps en toile de fond, comme partie du décor : « Non, c’est agréable ce silence, sans la bétonneuse, tronçonneuse, tondeuse, découpeuse de Momo » (P. 175 ) ; « Toujours Momo à bâtir à creuser de nouvelles pièces sur, à côté et sous la maison. » (P.177). Momo est celui qui trouble la paix, le bruit de fond qui empêche le silence et le repos. On pense ici aux hurlements de Benjy  (dans Le Bruit et la Fureur de Faulkner) qui occupent la même fonction d’ôter toute chance de paix à sa famille qui en devient littéralement folle. Cette fonction de bâtisseur revêt également une teinte quelque peu inquiétante dans la dernière phrase citée : pourquoi s’évertue-t-il à agrandir une maison se vidant de plus en plus (« tous ces travaux sans cesse. Et pour quoi faire ? ») (P. 51)? Si on poursuit la piste médiévale, ce qu’il construit peut représenter un tombeau, à l’instar de la tour dans laquelle est enfermé Lancelot par Méléagre (à la fin du Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes). Il ne s’agit évidemment pas d’un tombeau au sens propre mais d’un emmurement progressif de la mère dans une tristesse inconsolable qui correspond tout à fait au caractère de cette dernière. Momo peut donc, pour résumer, représenter sur un plan allégorique la dislocation de cette famille et l’enfermement dans la dépression de la part de la mère.

Un fait d’importance, ou du moins une possibilité à ne pas négliger, est également à souligner : c’est lui qui prononce vraisemblablement la première phrase du roman, ce qui constitue également la seule fois où il prend la parole directement, sans que ses propos soient rapportés. « Les jours fraîchissent. ». Après ce qu’on vient de dire, cette phrase signifierait que Momo sonne l’automne sur cette famille, l’emmurement inexorable dans la tristesse et la dépression sans retour possible vers l’été des jours heureux. La matérialisation de l’avenir inexorablement malheureux de cette famille que nous voyons en Momo se trouve en effet signalée explicitement dans l’opposition de celui-ci à la figure de John, image inverse du bonheur révolu : « Momo, elles ne l’ont jamais vraiment accepté, John comme un dieu, un dieu perdu » (P.  21). Mais le visage de Momo, visage de la malédiction est aussi inquiétant parce qu’il rappelle celui du cadavre de Pierre : « quand Momo pleure seul son œil gauche pleure le droit est cuit par la rafale, œil de poisson mort / moi il fallait que je le voie » (P. 167). La mère parle du cadavre de Pierre dans le dernier membre de phrase, c’est dire à quel point l’image de Momo et celle du cadavre de Pierre sont associées dans son esprit. On verra plus tard à quel point l’enchaînement des pensées est réfléchi chez Marie Darrieussecq, mais il est flagrant ici que penser au visage de Momo la renvoie directement à l’image du cadavre de Pierre. On touche là à quelque chose de tout à fait troublant psychologiquement : la mère s’est-elle remariée avec le cadavre de son fils mort ? En tout cas, ce rapprochement met en lumière une autre raison de voir en Momo l’élément perturbateur en partie cause de l’éclatement de la famille.

Une autre cause de la dislocation de la famille est plus masquée, mais va introduire une notion qui sera importante pour nous, « le roman familial des névrosés » de Freud. En effet, ce phénomène intervient selon Freud dans un moment de l’enfance où l’enfant s’imagine ne pas faire vraiment partie de la famille : avoir été adopté, échangé à la maternité, avoir un frère ou une sœur morte sans qu’on le lui ait dit, etc. Avec le traumatisme de la mort de Pierre, l’intrusion de Momo dans le cercle familial, la disparition pour ainsi dire du père, on voit bien que ces constructions mentales ont tout à fait leur place dans notre roman. Ce qui va nous occuper ici est l’existence d’un « roman familial » au sens strict. Anne s’imagine en effet « Remplacée dans [son] sommeil, échangée à la naissance » (P. 69). Ce qui va loin dans notre roman, c’est que ce « roman familial » qui n’est normalement qu’un fantasme est finalement tout à fait proche de la réalité. La mère en fait d’ailleurs l’aveu : « Anne n’est pas la fille de John, c’est aussi bête que ça. (…) il paraît qu’ils sentent tout, les mômes, comme de petites bêtes » (P. 232). On voit encore dans les pressentiments d’Anne et de la mère un phénomène proche de la télépathie. Mais ce qui nous intéresse ici est cette nouvelle coupe sombre qui contribue un peu plus à la désunion de cette famille. On rejoint là encore la littérature médiévale : Anne, fille d’un inconnu, se rattache au motif de la fille du diable très courant au moyen âge, pourvue de pouvoirs par sa parenté avec le malin. Ces pouvoirs pourraient se voir réalisés dans la capacité d’Anne à surfer sur le « cerveau global » . On peut même aller plus loin en supposant, nous basant sur la rapidité du remariage de la mère, que Anne est peut-être la fille de Momo. C’est en effet la seule qui parvient à s’entendre avec lui : « et Anne, (…) c’était la seule à vouloir lui […] parler [de sa cicatrice], (...) il aimait beaucoup s’amuser avec Anne » (P. 169). On met en relief ainsi un courant souterrain dans cette famille, creusant la distance engendrée par la mort de Pierre.

Enfin une dernière cause de l’éclatement familial se trouve à un autre niveau d’analyse : cette famille disloquée est aussi un texte éclaté. L’utilisation du fragment comme subdivision, même si divers procédés comme la télépathie atténuent les brusques coupures que cela suppose, cloisonne le texte, sépare ses éléments et par la même occasion les membres de la famille Johnson. L’absence de liens explicites entre les fragments, le fait que l’on n’est pas guidé par un narrateur qui enchaîne les diverses parties du roman les unes aux autres, contribue à ce sentiment de division : le roman explose autant que la famille. Les murs de Momo sont sans doute aussi une image de cette fragmentation du texte. Mais ces disjonctions, métaphorisées entre autres par « les joints de la terrasse », « fuient » : le cloisonnement est perméable, certaines pensées « fuient » d’un personnage à  l’autre. Un lien fort réunit cette famille, et le texte, par-delà cette fragmentation apparente.  C’est en ce sens que la télépathie agit autant entre les personnages qu’entre les mots : elle est le liant de cette famille éclatée autant que de ce texte éclaté.

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