Ce deuil
incomplet peut être entre autres allégorisé
par la figure de Momo que nous avons déjà
signalée. L’homme défiguré,
surenchère au divorce, est l’élément qui a
définitivement disloqué la famille.
Son physique parle et, comme une énigme d’un roman
moyenâgeux, sa blessure,
dont on ne connaîtra jamais l’origine, pourrait bien
n’être, sur un plan
symbolique, que la conséquence de cet acte involontaire.
Repoussé,
inconsciemment ou non, même par sa femme dont les raisons de
l’avoir pris pour
mari sont pour le moins obscures, il semble matérialiser
Un fait d’importance, ou du moins
une possibilité à ne pas négliger, est
également à souligner : c’est lui
qui prononce vraisemblablement la première phrase du roman, ce
qui constitue
également la seule fois où il prend la parole
directement, sans que ses propos
soient rapportés. « Les jours
fraîchissent. ». Après ce qu’on vient
de dire, cette phrase signifierait que Momo sonne l’automne sur cette
famille,
l’emmurement inexorable dans la tristesse et la dépression sans
retour possible
vers l’été des jours heureux. La matérialisation
de l’avenir inexorablement malheureux
de cette famille que nous voyons en Momo se trouve en effet
signalée
explicitement dans l’opposition de celui-ci à la figure de John,
image inverse
du bonheur révolu : « Momo, elles ne l’ont
jamais vraiment accepté,
John comme un dieu, un dieu perdu » (P.
21). Mais le visage de Momo, visage de la malédiction est
aussi
inquiétant parce qu’il rappelle celui du cadavre de
Pierre : « quand
Momo pleure seul son œil gauche pleure le droit est cuit par la rafale,
œil de
poisson mort / moi il fallait que je le voie » (P. 167). La
mère parle du
cadavre de Pierre dans le dernier membre de phrase, c’est dire à
quel point
l’image de Momo et celle du cadavre de Pierre sont associées
dans son esprit.
On verra plus tard à quel point l’enchaînement des
pensées est réfléchi chez
Marie Darrieussecq, mais il est flagrant ici que penser au visage de
Momo la
renvoie directement à l’image du cadavre de Pierre. On touche
là à quelque
chose de tout à fait troublant psychologiquement : la
mère s’est-elle
remariée avec le cadavre de son fils mort ? En tout cas, ce
rapprochement
met en lumière une autre raison de voir en Momo
l’élément perturbateur en
partie cause de l’éclatement de la famille.
Une autre cause de la dislocation de
la famille est plus masquée, mais va introduire une notion qui
sera importante
pour nous, « le roman familial des
névrosés » de Freud. En effet, ce
phénomène intervient selon Freud dans un moment de
l’enfance où l’enfant
s’imagine ne pas faire vraiment partie de la famille : avoir
été adopté,
échangé à la maternité, avoir un
frère ou une sœur morte sans qu’on le lui ait
dit, etc. Avec le traumatisme de la mort de Pierre, l’intrusion de Momo
dans le
cercle familial, la disparition pour ainsi dire du père, on voit
bien que ces
constructions mentales ont tout à fait leur place dans notre
roman. Ce qui va
nous occuper ici est l’existence d’un « roman
familial » au sens
strict. Anne s’imagine en effet « Remplacée dans
[son] sommeil, échangée à
la naissance » (P. 69). Ce qui va loin dans notre roman,
c’est que ce
« roman familial » qui n’est normalement qu’un
fantasme est
finalement tout à fait proche de la réalité. La
mère en fait d’ailleurs
l’aveu : « Anne n’est pas la fille de John, c’est aussi
bête que ça.
(…) il paraît qu’ils sentent tout, les mômes, comme de
petites bêtes » (P.
232). On voit encore dans les pressentiments d’Anne et de la
mère un phénomène
proche de la télépathie. Mais ce qui nous
intéresse ici est cette nouvelle
coupe sombre qui contribue un peu plus à la désunion de
cette famille. On
rejoint là encore la littérature
médiévale : Anne, fille d’un inconnu, se
rattache au motif de la fille du diable très courant au moyen
âge, pourvue de
pouvoirs par sa parenté avec le malin. Ces pouvoirs pourraient
se voir réalisés
dans la capacité d’Anne à surfer sur le
« cerveau global » . On peut même aller
plus loin en
supposant, nous basant sur la rapidité du remariage de la
mère, que Anne est
peut-être la fille de Momo. C’est en effet la seule qui parvient
à s’entendre
avec lui : « et Anne, (…) c’était la seule
à vouloir lui […] parler
[de sa cicatrice], (...) il aimait beaucoup s’amuser avec
Anne » (P. 169).
On met en relief ainsi un courant souterrain dans cette famille,
creusant la
distance engendrée par la mort de Pierre.
Enfin
une dernière cause de l’éclatement familial se trouve
à un autre niveau
d’analyse : cette famille disloquée est aussi un texte
éclaté.
L’utilisation du fragment comme subdivision, même si divers
procédés comme la
télépathie atténuent les brusques coupures que
cela suppose, cloisonne le
texte, sépare ses éléments et par la même
occasion les membres de la famille
Johnson. L’absence de liens explicites entre les fragments, le fait que
l’on
n’est pas guidé par un narrateur qui enchaîne les diverses
parties du roman les
unes aux autres, contribue à ce sentiment de division : le
roman explose
autant que la famille. Les murs de Momo sont sans doute aussi une image
de
cette fragmentation du texte. Mais ces disjonctions,
métaphorisées entre autres
par « les joints de la terrasse »,
« fuient » : le
cloisonnement est perméable, certaines pensées
« fuient » d’un
personnage à l’autre. Un lien fort réunit cette
famille, et le texte,
par-delà cette fragmentation apparente.
C’est en ce sens que la télépathie agit autant
entre les personnages
qu’entre les mots : elle est le liant de cette famille
éclatée autant que
de ce texte éclaté.
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