Marie Darrieussecq, Tom est mort, Paris, POL, 2007, p. 134-136.
Un flic a sonné chez nous. Il
demandait à me parler. Il m’a montré sa plaque, il
était en civil. Moi en
peignoir, pas coiffée, à la porte de l’appartement, et ce
flic australien qui
disait mon nom. J’ai hoché la tête et je me suis
appuyée au mur, sur ce palier
infernal, avec dans le dos la présence de cet appartement.
L’Enfer doit être
anonyme. Peut-être prononce-t-on les noms une fois, à
l’entrée, et ensuite,
passé le seuil, un magma anonyme souffle un feu noir.
« Je peux
entrer ? » a demandé le flic. Je ne parvenais
pas à bouger. Dans la
chair sans nom, dans la chair damnée des damnés. Take me, emmenez-moi, si j’avais pu parler j’aurais
demandé qu’on
en finisse. « Ecoutez, a dit le flic. Vous ne
répondez pas à nos
convocations. Je ne demande pas mieux que clore le dossier. Mais vous
devez
coopérer. » C’était un flic gentil. Je
raisonnais, quand je raisonnais,
sur la base 2, gens gentils / gens méchants.
Nous nous sommes assis face à
face à la table, celle où nous mangions le soir dans un
silence de mandibules.
Il faut manger, the show must go on.
J’ai pris conscience du désordre et de la saleté. La
table était poisseuse de
yaourt et de jus de fruit, de céréales collées, de
miettes. Sous la table,
pareil. Il y avait des vêtements sur les chaises. Je ne savais
plus ce qui
était sale et ce qui était propre. « Il faut
que je range », ai-je
pensé. J’étais échouée en peignoir, comme
les femmes au foyer des téléfilms
américains, celles qui boivent en cachette, celles qui ont
commis les pires
crimes.
<>« Racontez-moi
comment
votre fils est mort » m’a dit le flic. J’ai
apprécié qu’il ne le nomme
pas. Qu’il ne dise pas « Tom » comme s’il le
connaissait, comme si
nous le connaissions tous les deux. J’ai hoché la tête. Un
visage australien,
rouge et blond, large, aux mâchoires de bagnard, au sourire
très blanc.
« Il n’y a pas eu d’autopsie » a dit le flic. Je
regardais à
mi-distance de lui, à peu près dans le vide. Je me suis
levée, j’ai extrait le
bloc de Post-it du tas de prospectus et d’enveloppes non ouvertes
à côté du
téléphone. Le flic me regardait. J’ai écrit sur le
papier que je ne pouvais pas
parler. « Il n’y pas eu d’autopsie » a
répété le flic en lisant, et il m’a
regardée de nouveau. C’est le seul visage qui surnage de toute
cette période.
Deux pastilles bleues pour les yeux.
Je me rappelle sa
chemisette blanche et son bermuda long comme en portait tout Bondi, et
ses
sandalettes à velcro. Il avait jeté sur le dossier d’une
chaise, parmi les
vêtements épars, un blouson de toile, qui était
tombé lourdement, avec un bruit
de métal, est-ce qu’il était venu armé ? Ou
c’était le bruit de sa plaque
de flic, de son étoile de shérif ? Bang bang. Take me. Je tendais mentalement les poignets. Menottes et
prison.
En finir. Il voulait que je lui raconte la mort de Tom. Cette histoire
d’autopsie. Vu comment Tom était mort, évidemment
l’autopsie. La crémation
évidemment. Effacer les traces. (…) « Vous l’avez
fait incinérer ».
Evidemment. Plus de corps, plus de preuves, no
body, no evidence. « It was
your decision » a dit le flic.
L’hôpital lui avait dit que c’était ma décision. It was not your fault avait dit Stuart. Et que j’avais
attendu,
fait attendre, au-delà du délai légal.
Au-delà, c’est la fosse commune. Il me
semble. J’ai dit, ou j’ai voulu dire : after.
C’était après la mort
de Tom. J’ai voulu le dire en anglais, after, dans la
langue australienne du flic. « Yes ?
» il m’encourageait. Avec son expression tendue, attentive,
presque
anxieuse, presque le visage de Stuart. « What ?
» il me
demandait. Quoi, après ? Je ne
savais plus. Je m’efforçais de dire ce f,
le f de after, souffler à vide
entre mes lèvres, ffff, ça n’avait aucun
sens. Et rendre audible le t, faire exploser un peu
d’air entre mes
dents. Et le a, et le e, et le r, je voulais bien, lever le barrage, je voulais fixer
une
temporalité, pour le flic, le moment des faits, l’avant et
l’après,
l’incinération. Je voulais momentanément dire un a, un e et un r,
c’était important, ce que j’avais à
dire, le temps, fixer les faits, faire une entorse à mon
régime, prononcer un
a, un e, un r, mais impossible. Pour ma bouche, ma langue et ma gorge,
impossible. Atrophie. Ankylose. Toto et Lolo sont en bateau. Toto tombe
à
l’eau. Que reste-t-il. La crémation.
« Pourquoi ? » demandait le
flic. Il ne disait pas « Tom », c’était
déjà ça. « Ecrivez,
alors » m’a-t-il dit, et il a poussé vers moi le
crayon et le Post-it sur
lequel j’avais écrit : I can’t
speak. Traumatic shock. Je lui ai souri. Il m’a fait un signe
d’encouragement. J’ai pris le crayon et j’ai dessiné une
tête de Toto, comme à
l’école, en France. Zéro plus zéro égale la
tête à Toto. « Très bien, il a
dit. Très bien. C’est une enquête de routine. »
J’ai écrit after. « After
what ? » After
the cremation.
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